Le cœur serré, Araki #04

FEATURE

Le cœur serré, Araki #04

04Araki nous explique lui-même ses chefs-d’œuvre qui ont marqué l’histoire.

Araki pratique la photographie depuis plus d’un demi-siècle. Se confrontant sans cesse à de nouveaux thèmes et de nouveaux outils, son œuvre est un témoignage de son univers en perpétuelle évolution.

Ce garçon du nom de « Satchin » qui s’amuse près de chez moi,
je vois en superposition l’enfant que j’étais moi-même autrefois.

Tiré de Satchin (1964)

Quand il était étudiant, Araki a photographié des enfants qui habitaient près de chez lui. « Ce garçon qui s’appelle Satchin, j'y vois en superposition l’enfant que j’étais moi-même autrefois. » C'est l'origine de son style Shi shashin (I-Photograph) des clichés de l’intimité du photographe qui s’intéresse à lui-même plus que les autres. « J’ai pris cette photo à la même hauteur que les yeux des enfants. Ils me visent avec leurs lance-pierres, mais il n’y a pas de pierre dedans ! Voilà le genre de gosses que j’étais ! » Saisir le bon moment, l'instant comme une intuition, voilà ce qui fait la force de l'oeuvre d'Araki. C’est l’oeuvre de ses débuts, celle avec laquelle il a obtenu le prix de la revue Taiyo (première année).

C’est parce que s’y mêlent la joie de vivre et la prescience de la mort,
parce qu’elles sont toutes deux présentes, que c’est devenu une oeuvre célèbre".

Tiré de Yoko mon amour (1976)

L'oeuvre est composée des photos et des textes écrits par Yoko et des extraits issus du Voyage sentimental et du Voyage sentimental, suite, Okinawa. « Revoir cette photo (ci-dessus) après si longtemps, c’est comme traverser le fleuve des morts. Sa posture est celle d’un foetus. Pourtant je ne cherchais pas à la photographier ainsi. C’est étrange, non ? On aperçoit les lettres de la marque de cosmétiques Shiseido, ce qui donne une impression d'instantanéité, du quotidien. On dit que ce sont les oeuvres où se mêlent la joie de vivre et la prescience de la mort, qui font de grandes œuvres. La photo de gauche, je l’ai fait prendre à mon meilleur élève. Vous voyez, quand on demande à quelqu’un de prendre une photo, ça fait de bonnes photos ! (rire) ».

Ce sentiment d’amour qui passe,
et cette scène qui devient notre théâtre à nous deux

Tiré du recueil de photos
“Les faux reportages de Nobuyoshi Araki”

Ce livre incarne le concept “Les photos nous mentent” inspiré par Akira Suei, le travail est encore en cours. On a ici Aki Yashiro, chanteuse d’enka de renom, photographiée dans le couloir d’une chaîne de télévision. « Je suis un grand fan d’elle. C’est une femme merveilleuse et intéressante. Je l’aime et comme elle le ressent, elle accepte de partager cette scène qui n’est qu’à nous deux. Quand je prends une femme en photo, ça ne marche pas s’il ne se crée pas ce lien unique entre elle et moi. Et puis si la photo ne reflète pas un amour caché, ça ne va pas. Ce secret permet de développer toutes sortes de choses dans l’esprit du spectateur, non ? »

Je me retrouve toujours à l’avant-garde !

Tiré du livre de photographies
Voyage à Tokyo (Tokyo stroy)

Un recueil de photos qui a le même titre que le film de Yasujiro Ozu. Né à Tokyo et ayant grandi à Tokyo, Araki éprouve un attachement singulier pour cette ville. Sa méthode consistant à tisser le fil de ses récits en alignant avec détachement des scènes du quotidien trouve son origine à cette époque. La photo d’en haut a été prise sur le toit d’un HLM désaffecté. La scène évoque un artiste se produisant dans la rue. « Finalement, je me retrouve toujours à l’avant-garde ! (rire). » La photo du bas est prise à Harajuku. « Alors que normalement, on prendrait plutôt en photo leur joli minois, moi, je saisis cet instant où leurs jupes s’envolent (rire). Il faut bien que cet esprit libidineux s’exprime dans mes photos. » La rue est elle aussi un studio indispensable pour Araki.

Photographier un gecko momifié au cœur d’une fleur.
Pour ainsi dire, Yamorinski, c’est moi-même.

Tiré de Chiro chéri (1990)

Ce sont des photos de son chat bien-aimé Chiro, que Yoko avait ramené de chez ses parents. « Ici il est en train de se lécher les babines avec l'air de dire " ce gecko était délectable !". » D'autre photo de Chiro mettent en avant son charme comme lorsque l'artiste l'immortalise lové en boule « J’ai momifié un gecko (yamori) que m’a donné Chiro-chan et je l’ai appelé " Yamorinski". Je l’ai pris en photo en le disposant au cœur d’une fleur ou sur le sexe d’une femme. Pour ainsi dire, Yamorinski, c’est moi. Ces photos au caractère plus explicite sont regroupées dans Paradis. » C'est pendant la création de ce recueil de photos que Yoko fut hospitalisée, et partit pour ne plus revenir.

Il faut qu’il y ait de la nostalgie dans une photo, les malheurs font, eux aussi,
partie de cette catégorie des souvenirs qui éveillent la nostalgie.

Tiré de Voyage sentimental,
un voyage en hiver (1991)

C'est une composition en deux parties : un extrait du Voyage sentimental et des photos prises avant et après la mort de Yoko. Yoko, dans le Voyage sentimental a toujours une expression maussade comme celle-ci. « J’ai l’impression que ça fait plus vrai c'est comme ça qu'elle souriait. » La photo en haut à gauche, tirée du Voyage en hiver est prise sur le chemin de l’hôpital. Yoko venait d’apprendre le temps qui lui restait à vivre. « Il faut qu’il y ait quelque chose de nostalgique dans une photo. Les malheurs font aussi partie des souvenirs qui éveillent la nostalgie. » En bas à gauche, Araki a déposé dans le cercueil de Yoko l’ouvrage Chiro chéri, qu’il venait de terminer. « Yoko se réjouissait par avance de ce livre. C’était le plus beau cadeau que je puisse lui faire. »

Il y a aussi des photos dont les dates ont été décidé comme le 1er avril ou le 15 août.
Ce sont des « photos honnêtes », avec la date telle qu’elle était.

Tiré du Grand journal d’un fou de la photo 1990-1999
(2000)

Cette grande compilation de photos datées a été accumulée durant les dix années qui ont suivi la mort de Yoko. Araki précise : «  Les derniers temps, il y a des photos que j’ai toutes datées du 1er avril ou de l’anniversaire de notre mariage le 7 juillet, ou encore du 15 août, mais ce sont des "photos honnêtes" avec la date telle qu’elle était. » Ce “fou de la photo”, ou encore ce “vieux fou de la photo”, qui fera son apparition plus tard, sont des surnoms à l’image du “ vieux fou de la peinture” que se donnait Hokusai Katsushika au soir de sa vie. La figure d’Araki, qui se flatte de consacrer sa vie entière à la photographie, vient ici se superposer à celle de Hokusai ne faisant que peindre, sans même accorder un regard à autre chose que ce soit.

Pour moi, la couleur c’est la « vie »,
et le noir et blanc c’est la « mort ».

Tiré du recueil de photographies Scènes de ciels, scènes proches (1991)

Ce sont des photos prises par Araki compulsivement, sans discontinuer, comme pour compenser l’absence de Yoko. L'ouvrage est en deux volumes : des scènes de ciel faites de photos de ciels auxquelles il ajoute des couleurs, et des scènes proches faites d’objets en souvenir de Yoko qu’il a disposé sur son balcon. « Le ciel a quelque chose de poétique. Et puis, pour moi, la couleur c’est la « vie » et le noir et blanc c’est la « mort ». Avec les scènes de ciel, je reviens du monde de la mort pour le monde de la vie. Dans la scène proche ci-dessus, il y a une photo souvenir de la défunte Yoko. Je me suis rendu compte, lors de ces funérailles que cette taille de photographie était la bonne. C’est une dimension telle qu’on puisse enlacer la photographie dans ses bras.

« Éros et Thanatos sont tous les deux simultanément présents.
C’est pour cela que je parle d’Érotos. »

Tiré de Érotos (1993)

« Éros (la sexualité) et Thanatos (la mort) sont tous deux simultanément présents. C’est pour cela que je parle d’Érotos. » Des lèvres, des fleurs, des bestioles, de la nourriture, etc., et au centre de toutes ces photos qui ont l'allure de sexes féminins, Araki y a disposé des nus. «La lumière de ces projecteurs fait que le sujet n’a pas d’ombres pour rappeler qu'on n’a pas d’ombres soi-même. C’est un éclairage qui vient de toutes les directions et dévoile tout. Ce serait intéressant de m’y remettre maintenant, mais comme j’ai décidé de ne pas répéter ce que j’ai déjà fait... » Araki affirme que, même s’il n’y a pas d’ombres, une photo doit avoir de l’obscur pour être intéressante. « Une photo ne montrant que la surface, c’est ennuyeux ! »

J’aime les choses dont on ne sait pas comment elles vont tourner. Ce qui reste, c’est ce qui survit.

Tiré de Réalité de la mort
(1996)

C'est une série de tirages à partir de négatifs de photos prises à Okinawa en 1974. « J’ai développé ces photos en chauffant le révélateur à plus de 50° puis, je les ai retirées et refroidies quand je pensais que c’était le bon moment. C’était comme un forgeron qui forge des sabres. Sur la photo ici, par hasard, le fond s’est désagrégé et le masque est resté. J’aime quand c’est comme ça, quand on ne sait pas comment ça va tourner. Ce qui reste, c’est ce qui survit ! » Les scènes érotiques, les instantanés pris au coin de la rue, les figurines… peinent à subsister sur ces images à moitié fondues. On peut ressentir ici l’influence de Hiroshima de Ken Domon et de Nagasaki de Shomei Tomatsu.

Les fleurs comme les femmes, c’est mieux quand elles sont sur le point de se flétrir.

Tiré de Kakyoku
(musiques de fleurs)
(1997)

Ce sont des photos de fleurs, mais beaucoup d’entre elles sont sur le point de flétrir. « Ça aussi c’est une réussite. J’ai pris en photo une fleur flétrie. Les fleurs sont comme les femmes, le mieux, c’est quand elles commencent se flétrir ! » C’est juste après avoir quitté son travail à Dentsu qu’Araki a commencé à photographier les fleurs. Il a pris ici en photo une fleur déposée sur une tombe au temple Jokan-ji à proximité de la maison de ses parents. C’était après la fête du higan (cérémonies pour les morts aux équinoxes du printemps et de l’automne), la fleur allait se faner. « J’ai eu le sentiment de me rapprocher de la mort. » Araki photographie ainsi une fleur, symbole de l’Éros au moment où elle se tourne vers la mort. Cette imbrication entre Éros et Thanatos est déjà présente au début de la carrière d’Araki.

Flower Song is a collection of photos of flowers, but many are wilting or dead. "This is another masterpiece. I took a picture of a rotten flower. Both flowers and women are best when they are half-rotten." It was immediately after leaving his job at Dentsu that Araki started taking photos of flowers. The subjects were the flowers that were offered before the graves at the Jokan-ji temple, near his family home. They were wilting because he took the photos after the week of the equinox when the temples hold services."I felt like I was getting close to death." He captures the moment when the flowers, which are symbols of Eros, approach death. The mixture of Eros and Thanatos are discernible from early in Araki's career.

Plus encore que dans la composition ou la lumière, c’est dans l’intensité des pensées que réside la nature véritable d’une photographie.

Tiré du recueil de photographies
(2002)

C'est un projet démarré en 2002, consistant à photographier les visages des gens habitant chacune des préfectures du Japon. « En voyageant à l’étranger, je me suis dit qu’il fallait photographier le Japon. À ce moment je voulais photographier les gens plutôt que le sanctuaire d’Ise. Au départ, c’étaient des portraits individuels, mais comme les gens me demandaient de les prendre en famille, il y a eu de plus en plus de photos familiales. Les relations qui lient les parents à leurs enfants ou les relations de couple sont plus fortes que mes relations amoureuses avec mes partenaires. Plus encore que dans la composition ou la lumière, c’est dans l’intensité des pensées que réside la nature véritable d’une photographie. C’est quelque chose que m’ont appris les photos.

Le chemin devient pour moi comme un voyage de la vie.
Ma vie tout entière passe au loin.

Tiré du recueil de photographies Ojoshashu
(2014)

Un recueil de photographies partant de l’idée que le photographe “ a fait ôjô” (est passé dans un autre monde), dont le titre est inspiré de celui de l’ouvrage bouddhiste Ojoyoshu (essentiel de la renaissance en terre pure) qui contient notamment des descriptions détaillées des enfers. Les deux photos à gauche qui sont aussi présentes dans l’ouvrage Michi (le chemin), sont des scènes du matin prises du toit de son domicile actuel. « Le chemin devient pour moi comme un voyage de la vie. Ma vie tout entière passe au loin. » Araki ne s'arrête pas là. « Il ne faut pas percevoir la vie humaine comme cela, en contemplant d’en haut ce qui se passe sur terre. La vie reste pour toujours incompréhensible. Pour cette raison, je dois me mêler à la foule pour continuer de la prendre en photo. »

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