“Cure”, la peur du vide

À la croisée du film noir et fantastique, Kiyoshi Kurosawa imagine une chasse à l’homme où la peur infiltre une société atone.

25.04.2022

TexteClémence Leleu

© Carlotta Films

Un inspecteur de police en imper kaki surmené et victime de visions délirantes. Un homme sans nom, aux pouvoirs hypnotiques qui erre dans Tokyo, minérale, grise et vide. Des victimes, multiples, mais toutes marquées d’une croix sur la gorge. Dès les premières minutes de Cure signé Kiyoshi Kurosawa — qui n’a aucun lien de parenté avec Akira, sempiternelle interrogation à laquelle il a dû répondre au début de sa carrière — le décor classique des thrillers est posé. Une introduction conforme aux normes du genre, que le cinéaste viendra bientôt exploser, au fur et à mesure de la progression de l’intrigue. 

Cure est un film à la croisée des genres et aux multiples entrées. Le réalisateur de Tokyo Sonata livre ici un objet qui glisse du film noir au fantastique. Une chasse à l’homme portée par de long plans qui permettent à la tension de s’installer, à la violence latente de s’exprimer, mais qui se cogne rapidement au pouvoir dérangeant du principal suspect : un don d’hypnose qui lui permet de pousser les individus à commettre des actes criminels. 

 

Un pamphlet contre la société nippone

Pourtant, il n’est pas uniquement ici question de meurtres sanguinaires. Sourd de cette histoire une critique acerbe de la société japonaise. Kiyoshi Kurosawa installe peu à peu les prémices d’un enfer à venir, dans un environnement métronomique et balisé, où la folie d’un homme fait dérailler le système atone et figé dans sa structure. Cure est donc aussi la chronique noire d’une société rongée par la peur, celle du néant, de la mort, où l’on se cramponne aux systèmes établis pour pouvoir survivre, sans pour autant en interroger la pertinence. « Je suis plein de vide », fera d’ailleurs dire Kiyoshi Kurosawa au meurtrier.

Cure, sorti en novembre 1999 a représenté un tournant dans l’œuvre du cinéaste, qui s’était auparavant essayé au pinku eiga. « Les films d’horreur japonais ne s’étaient pas encore établis comme un genre. Ils n’étaient pas reconnus par le public. Je n’ai jamais imaginé que je serais l’une des figures de proue du cinéma d’horreur japonais », confie d’ailleurs Kiyoshi Kurosawa dans une interviewUn film salué tant par la critique que par de grands noms de la réalisation, dont Martin Scorsese qui en dira ceci : « Il y a dans ce film des images et des séquences effrayantes qui vous hanteront longtemps, et je me dois de préciser que ça n’est pas pour les âmes sensibles. Mais soyez courageux, car ça en vaut absolument la peine. » Cure, que l’on peut traduire par guérison, pose alors une subtile question : peut-on être à la fois le poison et l’antidote ? 

 

Cure (1999), un film réalisé par Kiyoshi Kurosawa, distribué par Carlotta Films.

© Carlotta Films

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