« Et si on classait nos partenaires en « type manga » et « type roman » ? »

Dans “Guide de survie en société d'un anti-conformiste”, l'auteur Satoshi Ogawa partage ses stratégies pour affronter le quotidien.

06.01.2026

TexteSatoshi Ogawa

© Tomoyuki Yanagi

Dans chaque numéro de Pen, l’écrivain Satoshi Ogawa, lauréat du prix Naoki, publie un essai inédit de sa série “Guide de survie en société d’un anticonformiste”. Il y partage avec finesse les stratégies originales qu’il met en place pour affronter les petits tracas du quotidien. Voici le douzième épisode, “Type « manga » et type « roman »”.

Un jour, au cours d’un repas avec un éditeur de mangas, j’ai entendu une réflexion qui m’a frappé. Un manga, expliquait-il, se poursuit tant qu’il rencontre le succès. Même lorsque le récit a atteint un point de conclusion satisfaisant, ou l’endroit où l’auteur pensait initialement s’arrêter, si les lecteurs sont toujours au rendez-vous, la série continue. On force alors l’apparition d’un nouvel arc narratif, on prolonge l’histoire coûte que coûte. Certes, il existe aujourd’hui quelques exceptions, mais dans la plupart des cas, un manga ne s’achève que lorsqu’il est épuisé, lorsque sa popularité s’est effritée. C’est même, d’une certaine manière, sa fin idéale.

En repensant à plusieurs titres célèbres, j’ai acquiescé. La force d’un manga ne réside pas dans sa manière de finir, mais dans sa capacité à durer. Publié d’abord sous forme de feuilleton dans un magazine, puis rassemblé en volumes, un manga à succès s’étend souvent sur des années, parfois sur des dizaines de tomes. Pour la majorité des lecteurs, le temps passé à attendre la suite, à se demander « que va-t-il se passer ensuite ? », est bien plus long que celui consacré à lire l’épisode final avec nostalgie.

Les romans (du moins ceux qui ne s’inscrivent pas dans une série) obéissent à une logique différente. La plupart se lisent en un seul volume, et les lecteurs accordent donc une grande importance à la façon dont l’histoire se termine, ce que l’on appelle le « principe du pic et de la fin ». Même si le récit comporte des longueurs, ou si certains comportements des personnages paraissent difficiles à comprendre, une chute réussie, un retournement final ou une scène émouvante peuvent suffire à laisser une impression positive. À l’inverse, un roman captivant de bout en bout mais dont la fin reste floue, ou qui ne résout pas l’ensemble de ses éléments, sera souvent jugé sévèrement. En tant que lecteur, j’ai tendance à considérer l’intérêt d’une œuvre comme quelque chose de cumulatif, et je ne m’attache pas excessivement à sa conclusion. Mais il s’agit d’une position minoritaire parmi les amateurs de romans.

Si l’on admet que le « type manga » se définit par la question de la continuité, et le « type roman » par celle de la conclusion, alors bien des choses dans le monde peuvent être réparties selon cette opposition. Les séries mélodramatiques, par exemple, relèvent clairement du type manga : tant que l’audience est là, les saisons s’enchaînent ; quand elle disparaît, un antagoniste surgit brusquement et tout s’achève. Le cinéma, à l’inverse, fonctionne plutôt selon une logique de type roman. On achète un billet, on regarde un film pendant deux heures, et ce n’est qu’une fois le générique passé que l’on formule son jugement. Un jugement qui dépend largement de la satisfaction procurée par la fin.

Essayons d’appliquer cette grille de lecture en dehors du champ de la création. À quoi ressembleraient, par exemple, un partenaire de type manga et un partenaire de type roman ?

Un partenaire de type manga connaît sans doute de nombreux restaurants excellents et des destinations de voyage attrayantes. Il ou elle vous entraîne partout, et l’ennui n’a pas sa place. À ses côtés, on vit des moments intenses, exaltants. Mais la relation finit souvent par s’user jusqu’à l’épuisement. Les disputes se multiplient, la rancœur peut s’installer. L’histoire s’achève dans une forme de combustion finale, ne laissant derrière elle que des souvenirs.

Un partenaire de type roman, en revanche, manque peut-être d’attention ou de sens pratique. La relation est stable, ce qui peut aussi signifier des week-ends monotones ou un quotidien sans éclat. Mais les chances d’atteindre, à terme, une forme de satisfaction sont élevées (chacun étant libre de définir ce que recouvre exactement cette notion).

Qu’en serait-il des entreprises de type manga et de type roman ? Des ramen de type manga et de type roman ? Observer le monde à travers cette dichotomie peut s’avérer étonnamment stimulant. En forçant un peu le trait, presque tout pourrait être classé dans l’une ou l’autre catégorie.

Quant à mes propres romans, on me reproche souvent de ne pas réussir mes fins. Autant dire qu’ils ne sont même pas de type roman.

 

À propos de l’auteur

Satoshi Ogawa est né en 1986 dans la préfecture de Chiba. Il fait ses débuts littéraires en 2015 avec De ce côté d’Eutronica (Yūtoronika no Kochiragawa, Hayakawa Books). En 2018, son roman Le Royaume des Jeux (Gēmu no Ōkoku, Hayakawa Books) remporte le 38ᵉ Grand prix Nihon SF ainsi que le 31ᵉ prix Yamamoto Shūgōrō. En janvier 2023, il reçoit le 168ᵉ prix Naoki—l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Japon, récompensant des romans populaires d’exception—pour La Carte et le Poing (Chizu to Ken, Shūeisha, référence au roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire). Son œuvre la plus récente, Your Quiz (Kimi no Kuizu), est parue chez Asahi Shimbun Publishing.

© Seiichi Saito