Genki Kawamura, l’émergence d’un nouveau cinéma japonais fondé sur l’expérience en salle
Lauréat des Pen Creator Awards 2025, le réalisateur revient en interview sur son film “Exit 8” qui a enflammé Cannes.

Genki Kawamura est né en 1979 à Yokohama. Producteur de films tels que “Confessions”, “Akunin”, “Moteki”, “Your Name.” ou “L’Innocence”, il est aussi l'auteur des romans “Si les chats disparaissaient du monde”, “April, Come She Will” et “Mon cheval”, entre autres. En 2022, son premier long métrage en tant que réalisateur, “N’oublie pas les fleurs”, reçoit le prix du meilleur réalisateur au Festival international du film de Saint-Sébastien.
Depuis 2017, les Pen Creator Awards rendent hommage aux créateurs de tous horizons et saluent leurs accomplissements. Pour la neuvième édition, en 2025, cinq lauréats ont été distingués. Parmi eux figure le réalisateur Genki Kawamura qui a insufflé un nouveau souffle au cinéma japonais par la singularité de son regard.
Confessions, Akunin, Moteki, Les Enfants loups, Ame et Yuki, Your Name., L’Innocence… En tant que producteur, Genki Kawamura a donné naissance à une série impressionnante de succès, associant avec justesse les talents des auteurs, des équipes techniques et des interprètes. En 2010, il est sélectionné par le magazine américain The Hollywood Reporter dans la liste “Next Generation Asia”, avant de recevoir l’année suivante le prix Fujimoto, récompensant les producteurs d’exception et dont il devient le plus jeune lauréat de l’histoire. En parallèle, il s’impose comme écrivain avec des romans et des livres illustrés devenus best-sellers, parmi lesquels Si les chats disparaissaient du monde, Okuotoko ou April, Come She Will, révélant l’étendue de son registre créatif.
C’est en 2022 qu’il passe pour la première fois derrière la caméra en adaptant son propre roman, N’oublie pas les fleurs. Le film lui vaut le prix du meilleur réalisateur au Festival international du film de Saint-Sébastien, notamment pour son approche visuelle singulière. Tirant aussi les leçons de l’accueil commercial du film à l’étranger, Genki Kawamura aborde son second long métrage, Exit 8, avec une réflexion approfondie.
« L’adaptation de jeux vidéo est presque toujours vouée à l’échec. Partant de ce constat, j’ai voulu imaginer une “nouvelle expérience cinématographique” où la frontière entre jeu et film deviendrait floue », explique-t-il. Il choisit alors de scénariser de manière inédite le jeu à succès de KOTAKE CREATE et propose le rôle principal à Kazunari Ninomiya. Grand amateur de jeux vidéo, celui-ci intervient tantôt comme joueur aguerri, tantôt comme acteur chevronné (connu pour sa collaboration avec Clint Eastwood) apportant des idées aussi inattendues que décisives.
Autour d’eux se constitue une équipe résolument transversale : le producteur Yuto Sakata, familier de l’industrie du jeu vidéo ; Kentaro Hirase, réalisateur au sens mathématique aiguisé, co-scénariste du projet ; et le jeune et talentueux directeur de la photographie Keisuke Imamura. Ensemble, ils travaillent dans un esprit de souplesse et d’expérimentation, dépassant les frontières entre les métiers et multipliant les essais et ajustements sur le plateau.
À partir d’un décor minimal (un souterrain de métro familier, ponctué de panneaux jaunes) Exit 8 se transforme en un couloir infini, oppressant, qui renvoie au spectateur le reflet d’un quotidien sans issue. Le film électrise les séances de minuit du Festival de Cannes 2025, dépasse les 5,1 milliards de yens de recettes au Japon et poursuit une exploitation au long cours. En Amérique du Nord, sa distribution est assurée par NEON, société à l’origine de Parasite et de Anora. Les propositions de remake affluent déjà de l’étranger, et l’élan ne semble pas près de retomber.
Mettre à profit l'attention ininterrompue du spectateur
Vous citez souvent Steven Spielberg et Hayao Miyazaki parmi les réalisateurs que vous admirez.
Genki Kawamura — Leurs films sont des œuvres profondément cinématographiques, composées de strates multiples, du plus populaire au plus profond. À une époque où l’IA peut répondre à presque toutes les questions, la capacité à créer une œuvre qui donne envie d’aller au cinéma pour la vivre physiquement est, à mon sens, une question de survie pour un réalisateur.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter le jeu “Exit 8” ?
G. K. — Je cherchais un sujet qui me permettrait de mobiliser l’ensemble de mon parcours (le cinéma en prises de vues réelles, l’animation, le roman) tout en prolongeant l’approche formelle de N’oublie pas les fleurs, saluée pour sa manière de relier, en un plan-séquence quasi magique, des temps et des espaces qui n’étaient pas censés se rejoindre. En découvrant Exit 8, j’ai été immédiatement séduit par son design et par des règles à la fois simples et d’une grande profondeur. J’y ai vu la possibilité de réaliser un film singulier, capable de parler aussi aux spectateurs occidentaux.
Vous décrivez le passage souterrain de “Exit 8” comme un « purgatoire ».
G. K. — Ma mère étant très croyante, j’ai grandi en lisant la Bible au point d’en connaître de longs passages par cœur. Le terme de « purgatoire » est compris intuitivement par une grande partie du public occidental. Si je reviens souvent à des thèmes comme le péché et le châtiment, ou la relation entre le père et le fils, c’est parce que ces images bibliques sont profondément ancrées en moi. Ce n’est pas un calcul, plutôt quelque chose de naturel, presque organique. Même avec un motif extrêmement japonais comme celui de Exit 8, je crois qu’une communication avec l’étranger reste possible, peut-être parce que, dans mon esprit, toutes les histoires rejoignent d’une manière ou d’une autre la Bible.
Cette dimension biblique s’accorde bien avec le cinéma d’horreur.
G. K. — Absolument. J’ai aussi été très marqué par Les Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi, par Shining de Stanley Kubrick (où l’ego se désagrège dans l’espace clos d’un hôtel) et par Eraserhead de David Lynch. Ces trois films contiennent une forte charge biblique, et je voulais revisiter cet héritage horrifique à travers une esthétique contemporaine.
Au générique, on trouve des remerciements spéciaux à Yōji Yamada, Hirokazu Kore-eda et Sang-il Lee. Pourquoi ces choix ?
G. K. — J’ai sollicité l’avis de réalisateurs qui semblaient a priori les plus éloignés de ce projet. Le maître Yamada, tout en disant qu’il ne comprenait rien à ce genre de jeux, a accepté de lire le scénario du début à la fin. Le jour où le film a été achevé, il est venu à la projection et m’a lancé : « Il n’y a pas vraiment d’histoire, mais c’est un film fascinant » (rires). Un compliment inestimable. Hirokazu Kore-eda m’a apporté des idées décisives sur la structure, et Sang-il Lee sur les personnages. Je suis conscient d’avoir été un peu effronté en sollicitant ainsi mes aînés… mais Yōji Yamada m’avait un jour emmené chez Shinobu Hashimoto, le scénariste des Sept Samouraïs, pour écouter ses souvenirs d’Akira Kurosawa. Il racontait comment, jeune, il allait lui-même faire lire ses scénarios à Hashimoto. J’ai simplement voulu suivre cet exemple.
L’ouverture, dominée par les plans subjectifs du personnage de Kazunari Ninomiya, est particulièrement marquante.
G. K. — Nous avons cherché le point de bascule exact : le moment où l’absence prolongée du visage de Nino commencerait à inquiéter le spectateur. Juste au moment où l’on se demande combien de temps cela va durer, le film passe à un point de vue objectif. Puis, lorsque surgit une autre inquiétude — « il ne fait que tourner en rond ? » — une transformation narrative majeure intervient. Nous sommes devenus trop impatients à force de smartphones : au moindre temps mort, on a envie de faire défiler ou d’accélérer. Or, dans une salle de cinéma, le téléphone est éteint. J’ai voulu exploiter cette spécificité : attendre, anticiper, rester dans l’incertitude. Une expérience qui ne peut exister qu’au cinéma. Beaucoup d’enfants, habitués surtout à YouTube ou à l’animation, sont venus voir le film. Cela a dû les surprendre. Mais peut-être que certains se souviendront de Exit 8 dans dix ans, en se disant que c’est ce film qui leur a donné envie de faire du cinéma. C’est un petit espoir que je nourris, un peu en cachette.
Exit 8 (2025), un film réalisé par Genki Kawamura dont la sortie en Blu-Ray et DVD avec sous-titres français est prévue pour le 4 février 2026.

Sur le trajet habituel entre le métro et son lieu de travail, un homme se perd dans un passage souterrain aux carreaux blancs, tournant en rond sans jamais pouvoir en sortir (Kazunari Ninomiya). Pour s’échapper de ce couloir infini, il doit suivre les règles du “Guide” et atteindre “Exit 8”.

Le sourire inquiétant de Yamato Kōchi, dans le rôle de “l’oncle”, accentue le malaise. Le passage souterrain, si familier, se transforme en traumatisme.

« Comme dans un processus de création de jeu, j’écris le programme (le scénario) et Nino fait le “test play” (l’interprétation). On monte, on regarde tous ensemble, et si ça ne fonctionne pas, on réécrit le scénario et on retourne filmer. J’avais l’impression que nos cerveaux ne faisaient plus qu’un », raconte Genki Kawamura. Kazunari Ninomiya a également proposé de nombreuses idées. Le réalisateur poursuit avec sa volonté d’intégrer activement les avis de l’équipe et des acteurs, déjà à l’œuvre depuis “N’oublie pas les fleurs”.

Alors que le film maintient une tension constante liée à l’enfermement dans le passage souterrain, le tournage a aussi été ponctué de moments conviviaux, comme la célébration de l’anniversaire de Yamato Kōchi, l’interprète de “l’oncle”.

Le panneau d’orientation du métro indique un point de départ à 0. À noter : il ne s’agit pas de Roppongi, mais de “Hachimongi”. Le “Guide” affiché à côté énonce les règles permettant de s’échapper.

Genki Kawamura.
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