“La beauté du seuil”, esthétique nippone de la limite
L’ouvrage d’Ito Teiji s’intéresse au “kekkai”, cette notion de la spatialité japonaise dont découle notamment l’agencement des habitations.

© Basile Morin - Wikimedia
« Établir une limite est l’un des concepts majeurs de la pensée de l’espace-temps japonais, l’une des racines de son esthétique », peut-on lire sur la quatrième de couverture de l’ouvrage La beauté du seuil. Cet ouvrage majeur sur la spatialité japonaise, signé par Ito Teiji et sorti en 1966 au Japon,a été traduit pour la première fois en français en 2021.
L’auteur interroge, observe, analyse au fil des pages la notion de kekkai, le seuil, cette limite à partir de laquelle se décide et se construit la qualité des espaces, « de celui que l’on quitte à celui auquel on accède ». Comme le souligne Ito Teiji dans la revue japonaise Nagomi, « l’explication par les mots du kekkai en est difficile et sa connaissance intuitive est plus aisée ». Alors, pour permettre aux lecteurs d’en percer le mystère et surtout, son caractère décisif dans la culture nippone, La beauté du seuil est riche d’archives, de photographies et d’estampes qui viennent ponctuer la lecture et surtout appuyer certains concepts théoriques.
De l’habitat au jardin
Si c’est à partir du kekkai qu’est conduit l’agencement des habitations, de leur charpente et la conception des jardins et des paysages, l’auteur fait dès le préambule la différence d’avec le ma, un terme qui recouvre la notion d’intervalle, mais un intervalle d’espace dense et non vide. Tandis que le kekkai intervient préalablement. Il installe la séparation entre deux objets ou deux lieux. La dualité du kekkai construit la distinction première et fondamentale entre ici et là, entre sujet et objet. « Le kekkai est ainsi la nature très particulière de la relation qui s’établit sur le seuil, que nous établissons à la limite », peut-on lire dans la préface de l’ouvrage signée Philippe Bonnin.
Ito Teiji nous plonge non seulement dans l’architecture et la spatialité nippone mais aussi dans sa philosophie et son histoire. L.e terme de seuil est ainsi hérité du bouddhisme car il apparaît pour la première fois au IXème siècle, notamment entre les murs du monastère du mont Koya, dont l’organisation permet aux moines de jouir d’un espace ascétique. Le kekkai s’est ensuite rapidement extrait de la religiosité pour innerver tous les domaines de la vie civile et quotidienne du Japon, et même au-delà, puisque Roland Barthes ou encore Michel Foucault notent ce concept dans leurs œuvres.
La beauté du seuil, esthétique japonaise de la limite (2021), un ouvrage de Ito Teiji publié aux éditions du CNRS.

© CNRS Éditions
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