Masahisa Fukase : identification d’un génie.

23.07.2018

TexteRyota Kon CoopérationTomo Kosuga (Masahisa Fukase Archives) CoopérationKYOTOGRAPHIE

Photographe radical des années 1960, Masahisa Fukase est resté tapi dans l’ombre pendant près d’un quart de siècle. Ce printemps fait la lumière sur le mystère de son « inactivité. »

KYOTOGRAPHIE, le festival international de photographie de Kyoto s’est tenu cette année du 14 avril au 13 mai, célébrant son sixième anniversaire. Parmi les photographes exposés, était présent Masahisa Fukase, qui a fait ses premières classes dans les années 1960 auprès de grosses pointures comme Nobuyoshi Araki et Daido Moriyama. En 1992, une chute l’a plongé dans un état inconscient, limitant ainsi la visibilité d’une grande partie de son travail jusqu’alors.

'BUKUBUKU 91.12.1', 1992, Gelatin silver print, 8 x 10 in

L'une des dernière séries de Masahisa Fukase. Durant environ un mois, il s'est photographié immergé dans une baignoire. Six mois plus tard, Fukase subit une chute qui met fin à son activité de photographe. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

L’exposition de Fukase, qui fut l’une des têtes d’affiche du programme de KYOTOGRAPHIE de cette année, a rendu visibles plus de deux cent cinquante photographies, comptant de nombreux tirages d’époque qui n’avaient pas été montrés pendant des années. Nous nous sommes entretenus avec les curateurs travaillant sur cet évènement : Tomo Kosuga, qui s’occupe des archives de Masahisa Fukase ; et Simon Baker, qui dirige la Maison Européenne de la Photographie.

'A Game: Sasuke', 1983, Polaroid, 20 x 24 in

Ce cliché où figure Sasuke, le bien-aimé chat de Fukase, est frappant par son utilisation créative des punaises et des fils. Cinquante fois plus grande qu'un format polaroïd standard, cette photo a été réalisée au moyen d'un gigantesque appareil Polaroïd. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

'Sasuke', 1977, Gelatin silver print, 8 x 10 in

Fukase a élevé son chat Sasuke depuis l'époque où il était chaton et l'a photographié à maintes reprises dans différents endroits. Fukase affirmait qu'il rêvait de se transformer en chat, et imagina photographier la croissance du chat de son état de chaton à celui de camarade de jeu. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

'Sasuke', 1977, Gelatin silver print, 8 x 10 in

Lorsqu'il photographiait Sasuke, Fukase a déclaré, « je me suis vu à travers le chat, et j'ai voulu photographier l'amour que j'y ai vu.» Fukase aimait tellement son chat qu'il a même avoué que les photos qu'il avait prises de Sasuke étaient des autoportraits. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

« Il s’agit de la première rétrospective au Japon depuis sa mort. Sur une période de 30 ans, Fukase s’est attaché à explorer le thème de “l’auto-représentation” par le biais de la photographie. Bien qu’étant l’aîné d’une famille du village de Hokkaido propriétaire d’un studio de photographie depuis l’époque de son grand-père, Masahisa Fukase partit s’installer à Tokyo pour suivre des études au département photo de l’Université Nihon. Il resta à Tokyo pour y travailler comme photographe dans une agence de publicité tout en aspirant secrètement à se faire connaître dans le monde à travers les photos qu’il prenait de sa vie et de son entourage. Tous ceux qui ont posé pour lui étaient des personnes importantes à ses yeux. D’un côté, il produisait des chefs d’œuvre étonnants grâce à sa passion pour la photographie et à la façon dont il poussait ses sujets à se dépasser, mais dans le même temps, incontestablement, cette passion le rendit profondément seul. Cette solitude est aussi liée à sa séparation d’avec sa femme en 1976 et à son retour dans sa ville natale à Hokkaido où il photographia des corbeaux sans raison apparente. Au cours des dix années suivantes, Fukase continua à photographier ces oiseaux qui ont souvent mauvaise réputation mais qui, pour lui, étaient des représentations de lui-même », précise Tomo Kosuga, à propos des corbeaux de Fukase, qui tiennent une place considérable dans KYOTOGRAPHIE.

« Par la suite, les ‘Ravens’ sont devenus le chef-d’œuvre emblématique de Fukase, son travail le mieux connu, et un moment fondamental dans l’histoire de la photographie japonaise, qui a commencé à prendre de la valeur dans le monde entier. Toutefois, la série est plus connue pour ses images en noir et blanc (celles publiées dans le livre), et la plupart des gens ignore qu’il a pris des photos des corbeaux en couleurs, et même des polaroids. En plus des photos en noir et blanc qui figurent dans ‘Ravens’, les tirages couleurs ont été ajoutés à l’exposition », indique Simon Baker.

'Ravens: Noctambulant Flight', 1980, C print, 16 x 20 in

©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

Les photographies issues des Ravens de Fukase ont été réunies pour former une mosaïque. Son propre visage, ainsi que des empreintes de ses doigts, ont été insérés et superposés à des images de corbeaux. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

'Ravens', 1977, Gelatin silver print, 11 x 14 in

Le chef-d'œuvre emblématique de Fukase. Après s'être séparé de sa femme et avoir entrepris un voyage, il fit la rencontre des corbeaux. L'an passé, l'éditeur anglais MACK a sorti un fac-similé bilingue de sa première édition. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

'Raven Scenes', 1985, Polaroid film, 8.5 x 11 in

L'édition couleur de son chef-d'œuvre, Ravens. Ces clichés réalisés avec une pellicule couleur positive ont été portés au format polaroïd. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

‘Private Scenes ’92’, qui fut présenté au Salon Ginza Nikon en 1992, est considéré comme étant l’œuvre qui définit au mieux la conception du monde de Fukase. Cette exposition, qui fut la dernière, comportait quatre cent cinquantes pièces qui occupaient chaque parcelle de mur de la galerie. La majorité de ces photos était composée d’autoportraits de Fukase. Tomo Kogusa a eu le pressentiment qu’ils constitueraient l’un des temps forts de KYOTOGRAPHIE cette année.

« Cette exposition a fait découvrir une partie des tout derniers travaux de Fukase issus de ‘Private Scenes ’92’. Contrairement à tout ce qu’il a pu photographier, que ce soient des animaux comme les corbeaux ou les chats, ou bien les personnes autour de lui comme sa femme et ses proches, les autoportraits qu’il a réalisés durant ses dernières années rendent compte de son point de vue sur la représentation de soi de façon flagrante. Si ce paroxysme qui fut atteint en 1992 parachève l’un des aspects de son travail autoreprésentatif, l’acccident dont il fut victime la même année l’a malheureusement conduit à cesser toute activité artistique. En ayant accès à cette exposition, chacun à pu constater la singuralité de ces dernières pièces qu’il a léguées au monde entier. Je pense que c’est la pièce maîtresse de l’exposition », assure Tomo Kosuga.

'Colour Approach', 1962, Positive film, 4 x 5 in

©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

Trois pièces de sa série couleur. Fukase fut également un fervent photographe couleur dans les années 1960. Parmi les travaux issus de cette série, se trouve un montage d'images teintées d'une influence surréaliste. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

'Hibi', 1992, Gelatin silver print, 8 x 10 in

Une série de clichés de son quotidien superposée à des fissures dans le sol. « La route était accidentée, tout comme moi. C'était comme si je pouvais consoler la route en montrant ma gratitude pour le reflet de ma peine qu'elle émettait. C'était comme lui faire un un lifting », a dit Fukase. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

'Private Scenes', 1991, Gelatin silver print, 14 x 17 in

L'une de ses dernières œuvres. Fukase a continué de prendre des photos dédiées à l'auto-représentation et il est finalement parvenu à ce que l'on appellerait aujourd'hui un selfie, en s'essayant à divers procédés et dispositifs scénographiques. La photo située à gauche représente Fukase de profil. ©Masahisa Fukase Archives, courtesy of Michael Hoppen Gallery in London

L’exposition de Fukase a Kyoto était consacrée à des sujets tels que l’amour et la solitude, la mort, la performance, les selfies, le jeu et la comédie. Bien que Fukase ait été l’un des photographes les plus radicaux et les plus avant-gardistes du Japon de l’après guerre, une grande partie de son travail n’aura pas vu le jour pendant près d’un quart de siècle. L’évènement de cette année a contribué à faire la lumière sur le mystère Masahisa Fukase.

Masahisa Fukase

Photographe, né à Hokkaido en 1934. Plongé dans la photographie dès son plus jeune âge — son père tenait un studio de portraits — Masahisa Fukase commence comme photographe de reportage pour des revues avant de développer sa propre œuvre, profondément introspective. En 1992, Fukase subit un accident et se voit maintenu en soins intensifs jusqu'à sa mort en 2012.