Jérémie Périn porte l’héritage de Mamoru Oshii en France
Son premier film d’animation, “Mars Express”, mêle science-fiction et enquête à la “Ghost in the Shell” avec des graphismes au réalisme épuré.

Jérémie Périn est un réalisateur et animateur français né en 1978. Après une adaptation libre de la bande dessinée “Lastman” acclamée en 2016, il réalise son premier long-métrage d’animation “Mars Express” en 2023. Le film se fait remarquer au Festival de Cannes et au Festival international du film d’animation d’Annecy.
Avant même de décider de devenir dessinateur d’animation, Jérémie Périn vouait une profonde admiration aux œuvres de Mamoru Oshii, de Lamu : Un rêve sans fin à Patlabor et bien sûr, Ghost in the Shell. Depuis, le réalisateur français a fait ses preuves. Il signe en 2016 la réalisation de la première saison de Lastman (2016), une série d’animation fantastique pour adulte qui suit un boxeur embarqué dans une quête digne d’un thriller. Cette réussite lui donne l’opportunité de réaliser un long-métrage pour lequel il retrouve Laurent Sarfati à l’écriture, déjà co-scénariste de la série. Ensemble, ils décident de combiner deux genres peu présents dans le cinéma français : la science-fiction et le film de détective.
À une époque où de grands industriels comme Elon Musk et Jeff Bezos parlent de colonies sur Mars, ravivant le fantasme de la conquête spatiale, les deux scénaristes se demandent à quoi ressemblerait une société imaginée par ces libertariens. C’est la naissance de Mars Express qui sort en 2023 et se fait immédiatement remarquer au Festival de Cannes et au Festival international du film d’animation d’Annecy.
Le film suit un duo de détectives constitué d’Aline, une humaine, et de Carlos, un « Sauvegardé », c’est-à-dire un robot auquel ont été transmis les souvenirs et la personnalité d’un homme décédé, l’ancien coéquipier d’Aline. En 2200, dans une société qui s’élève de plus en plus contre les robots, tous deux enquêtent de la Terre à Mars sur la disparition d’une jeune étudiante en cybernétique. Leur quête va les mener au cœur des réalités les plus sombres d’un monde où le progrès technique n’a permis qu’une utopie de façade. Avec, au centre de l’intrigue, les questions complexes soulevées par les rapports de plus en plus étroits entre humains et machines.
À l’occasion de la sortie de Mars Express au Japon, Jérémie Périn nous a accordé un entretien sur l’influence qu’a eu Ghost in the Shell sur son approche de la mise en scène et sur la vision qu’il porte pour les films d’animation pour adultes.

Un aperçu des objets liés à “Ghost in the Shell” possédés par Jérémie Périn. Certains sont très anciens comme “Persona — Le monde de Mamoru Oshii” que le réalisateur a acheté dans la section import d’une librairie quelques temps avant la sortie du film en France, probablement en 1996. On trouve un jeu Playstation, plutôt adapté du manga selon Périn, ainsi qu’un Blu-Ray du second opus de la série et un livre consacré au réalisateur japonais en 2012 par un spécialiste du cinéma asiatique.
Vous rappelez-vous de la première fois que vous avez vu Ghost in the Shell ?
Je l’ai vu avant sa sortie en France (en 1997), quand j’étais au lycée. Certains de mes amis apprenaient le japonais et s’étaient rendus au Japon en échange. Ils avaient réussi à faire une copie de Ghost in the Shell sur VHS. Je l’ai donc d’abord vu en japonais, même si je ne comprenais rien. J’étais déjà un admirateur de Mamoru Oshii car j’avais vu les Pat Labor et les Lamu, ainsi que L’Œuf de l’Ange (qui n’est sorti qu’en décembre 2025 en France). Mais c’étaient des films réservés à un public restreint de cinéphiles.

Jérémie Périn avait fait l’acquisition de la bande originale du film après l’avoir vu en VHS avant même sa sortie en salles en France. Dans un film où il ne comprenait pas les dialogues, il n’avait compris que la musique. Il s’agit de l’édition japonaise du CD, qu’il a beaucoup écouté. Il a par la suite acheté la bande originale du deuxième film avant même de l’avoir vu.
Ce qui m’avait saisi, c’était notamment l’aspect méditatif du film. Tous ces moments de rêverie, de suspension, de balade dans la ville m’ont toujours plu chez Oshii et ne sont pas spécifiques à Ghost in the Shell. Il me semble qu’avec Michael Mann, Oshii est probablement l’un des meilleurs metteurs en scène de la ville comme une espèce d’architecture presque existentielle.
Ses tentatives filmiques n’existaient pas ailleurs dans le cinéma d’animation, tant japonais qu’américain. Ces pas de côté avec un rythme étrange, un peu offbeat me faisaient penser à Andreï Tarkovsky. Avec en même temps des thématiques politiques comme on pouvait en voir dans les films américains des années 1970.

“Hikari to Kage (Lumière et ombre)” est un livre consacré à Hiromasa Ogura, le directeur artistique de “Ghost in the Shell” qui en a dessiné les décors. Jérémie Périn aime particulièrement la mise en scène de la ville dans le film. « Tous les décors du film sont constitués d’immeubles froids et d’un coup, il y a la trace humaine du pinceau et on réalise qu’ils ont été créés par des gens ».
Il semblerait que les visuels du film vous aient durablement marqué.
La force de Ghost in the Shell, c’est que le film a poussé très loin une certaine école de dessin, celle du réalisme, qui avait démarré avec Akira. Mais dans une version synthétique, simplifiée, avec beaucoup moins d’ombres, toute en silhouettes, des lignes très claires, très simples, et pourtant extrêmement compliquées à dessiner, en vérité. Oshii y déploie des effets pour être au plus proche de la psyché des personnages, comme s’il essayait de rentrer dans leur tête sans y parvenir. Cette esthétique m’a beaucoup influencé, déjà avant Mars Express.

Toujours dans le livre consacré à Hiromasa Ogura, Jérémie Périn note les moments où le décor semble dépasser du cadre avec des traces de pinceau qui finissent dans le vide et ne se terminent nulle part.
Bien sûr, il y avait déjà eu auparavant des tentatives de réalisation de films d’animation pour un public adulte avec un graphisme réaliste, comme le film français Les Maîtres du Temps (1982) de René Laloux, à partir de dessins de Moebius. Mais leur graphisme était plus fragile et on sentait que les animateurs de l’époque n’avaient pas cette culture-là puisque l’animation américano-européenne est plus cartoon, disneyenne. Il est vrai que le passage à l’animation de ce type de dessin est plus délicat parce qu’il est plus difficile de tenir des volumes cohérents dans des visages avec ce type de graphisme. Bien plus que pour dessiner Mickey, par exemple, dont le dessin avait été standardisé pour que différents dessinateurs puissent se l’approprier. Au Japon, il n’y a presque que du dessin à main levée qu’un dessinateur doit être capable de reproduire sans indication. Les animateurs y ont gagné une expérience et un niveau d’excellence tels qu’ils étaient en avance par rapport au reste du monde. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on réussit enfin à les côtoyer.

Jérémie Périn a acheté “Persona — Le monde de Mamoru Oshii”, un livre dédié au travail du réalisateur, pour un élément en particulier : on y trouve des “model sheets” du film, des planches de design. Il en existe normalement plusieurs pour chaque personnage, sous des angles et avec des poses différentes. Or, ce livre n’en donnait qu’une à la fois. Bien que l’on n’en distingue pas bien les traits, il donne tout de même des indices sur le niveau de dessin nécessaire pour présenter le personnage aux animateurs. À l’époque, Jérémie Périn n’était même pas encore étudiant en animation mais aimait analyser la manière dont étaient représentés les plis des manches, le tombé des pantalons ou la dynamique des courbes.
Ce réalisme se retrouve dans votre film Mars Express notamment dans le rendu des expressions des personnages qui expriment une palette d’émotions plus variées que ce que l’on trouve habituellement dans la science-fiction. L’humour y tient une place non négligeable. Cette dimension était par exemple absente du film Ghost in the Shell alors que présente dans le manga d’origine. Pourquoi est-ce important pour vous ?
L’humour rend le film encore plus réaliste selon moi. Dans la vraie vie, on fait des blagues ou bien des choses étranges nous arrivent de manière inattendue et c’est drôle. Insérer de l’humour me semblait primordial pour poser un univers tangible auquel les spectateurs pourraient s’identifier.
Quant au réalisme des expressions, j’avais à cœur de représenter ce que j’appelle les expressions intermédiaires. Ces expressions mi-figue, mi-raisin, par exemple quand un personnage ne sait pas trop où il est ou bien quand on prend une photo au mauvais moment et qu’on a une sale tête. Dans l’animation, ce sont souvent les mêmes expressions iconiques qui reviennent sur les personnages : le visage de joie avec la bouche grande ouverte ou alors les dents serrées et les sourcils froncés.
Une autre difficulté, c’est aussi de créer des personnages qui ont un âge précis. Parfois, on n’ose pas dessiner des rides sur des personnages car on a peur que ça les vieillisse trop d’un coup ou que ça les enlaidisse. Donc on se retrouve souvent avec des personnages d’enfants, d’adolescents, d’adultes ou de vieilles personnes. Les âges intermédiaires sont plus compliqués à faire comprendre. J’ai lutté pour faire d’Aline quelqu’un qui était en début de quarantaine. En travaillant sa silhouette, j’ai voulu qu’on ressente, quand elle tourne la tête, que ses joues sont plus creusées que ce qu’on imagine quand on la voit de face. On la pose différemment dans son jeu d’actrice, autrement que si c’était quelqu’un de plus jeune qui courrait partout. Elle a toujours les yeux un peu mi-clos avec des pupilles toutes petites, comme un personnage de Pat Labor 2 d’ailleurs. Et ça lui donne un côté un peu blasé, de quelqu’un qui a vécu.

Dans “Mars Express”, les personnages revêtent une palette variée d’émotions, pas toujours flatteuses, tout comme la représentation de leur vie en général. Aline, au centre de l’image, résiste à l’addiction et Carlos, à gauche, est en prise avec un passé violent © Everybody on Deck - Je Suis Bien Content - EV.L prod - Plume Finance - France 3 Cinéma - Shine Conseils - Gebeka Films – Amopix
Dans Ghost in the Shell, le décor urbain était inspiré de la ville d’Hong Kong. Votre proposition du futur sur Mars est assez audacieuse et éloignée des clichés sur les villes futuristes tentaculaires et assez sombres. Pourquoi avoir fait le choix d’un paysage plus proche de la Californie ?
Mikael Robert, le directeur artistique, a poussé très loin cette réflexion. Il y avait une volonté de marquer le contraste entre la Terre, toute en verticalité avec des immeubles entassés les uns sur les autres, et Mars qui serait horizontale avec peu d’étages. Ainsi, sur Mars on voit l’horizon, c’est plus coloré et ça a l’air plus utopique. Alors qu’en réalité, ça ne l’est pas du tout évidemment, c’est un trompe-l’œil.
On pensait beaucoup à Los Angeles parce que c’était le principe de la nouvelle frontière, de la dernière frontière. Cela renvoyait aux explorateurs américains qui ont traversé tout le pays jusqu’à arriver au bord de la mer. Dans Mars Express, les humains quittent la Terre pour aller coloniser une autre planète. On voit d’ailleurs qu’ils envoient des sondes pour trouver d’autres planètes, mais qu’il n’y en a pas vraiment. Ils sont arrivés déjà au maximum de ce qu’ils pouvaient accomplir.

Noctis, la capitale de la colonie humaine établie sur Mars, déploie un paysage coloré et plutôt attrayant, inspiré par la Californie. Elle est censée donner une image glorieuse du progrès technologique. Sa localisation précise sur Mars, dans le tunnel de lave Noctis Labyrinthus, a été suggérée par un planétologue. Très attachés à la Hard SF, Jérémie Périn et son équipe tenaient à ce que l’univers soit le plus réaliste et cohérent possible. Ils ont donc travaillé au développement de plusieurs générations de robots et de véhicules, des plus géométriques pour les anciens aux plus courbes pour les élégantes machines modernes, alors que la dernière génération, elle, est carrément organique. © Everybody on Deck - Je Suis Bien Content - EV.L prod - Plume Finance - France 3 Cinéma - Shine Conseils - Gebeka Films – Amopix
La dernière frontière ne serait-elle pas celle de l’immortalité ? Là encore, une quête qui semble achevée dans Mars Express puisque les humains peuvent continuer à exister par le biais des Sauvegardés. À l’inverse, est-ce que les robots doivent inévitablement aspirer à une forme d’humanité selon vous, comme dans Ghost in the Shell ?
Au début de l’écriture, on n’avait qu’un seul personnage principal. Puis, la thématique des robots et de leur émancipation s’est immiscée dans le scénario pour devenir assez centrale. On s’est dit alors que si on n’avait qu’un personnage humain, le spectateur n’aurait qu’une vue extérieure de la fin du film, sans pouvoir être au milieu des robots. Il nous a donc semblé important d’avoir un duo composé d’un robot et d’un humain.
Je ne pense pas que ça soit une bonne idée de donner des émotions aux machines. Mais le film prend état du fait que ça pourrait arriver. La raison pour laquelle les robots sont comme ça, c’est parce qu’ils ont été fabriqués par les humains. Or, les humains fabriquent des choses à leur image. Les robots doivent être pratiques pour eux. On s’est d’ailleurs souvent demandé pourquoi on donnait toujours des formes humanoïdes à nos robots. Mais pourquoi les ferait-on autrement ? Ils ont besoin de passer les mêmes portes que nous, de circuler dans nos espaces. Donc, si on commence à les faire avec quatre têtes et des roues dans tous les sens, ils ne pourront jamais coexister avec nous. De même, les robots ont des visages ou des écrans alors qu’ils n’en ont pas l’usage pour eux-mêmes. Ce sont les humains qui interagissent avec eux qui ont besoin d’interfaces. Et toutes ces interactions font que les robots nous ressemblent, et ont de l’humour par exemple.

Carlos, le Sauvegardé à partir de la vie de l’ancien coéquipier d’Aline, fait preuve d’un humour mordant des plus humains à de nombreuses reprises dans “Mars Express”. Son histoire est par ailleurs marquée par une volonté de faire famille, malgré un passé tumultueux. © Everybody on Deck - Je Suis Bien Content - EV.L prod - Plume Finance - France 3 Cinéma - Shine Conseils - Gebeka Films – Amopix
Qu’attendez-vous de la réception japonaise de votre film ? Avez-vous donné des instructions particulières pour son doublage ?
J’ai demandé à ce que le film soit doublé comme si c’était un film live et pas comme un dessin animé. Ma volonté a été respectée et j’en suis satisfait. D’ailleurs la seule fois où je l’ai revu en entier, c’était pour le regarder en japonais. Et j’ai eu l’impression d’avoir tout compris !
J’espère que le public japonais va apprécier Mars Express. Si je peux me permettre de rêver, j’aimerais aussi que ça ravive une envie de faire des films d’animation pour adultes. Je me trompe peut-être, mais j’ai le sentiment que l’animation japonaise est devenue beaucoup plus familiale qu’à une certaine époque. Il ne semble plus y avoir vraiment de films que je qualifierais d’auteurs, même si c’est sujet à caution, disons ambitieux et originaux. J’ai l’impression que ce pan-là du cinéma d’animation japonais s’est refermé avec la mort de Satoshi Kon. Mais ce sont peut-être mon souvenir et ma mélancolie qui parlent.
Mars Express (2023), un film réalisé par Jérémie Périn et disponible à l’achat ou à la location sur le site d’Univers Ciné.

“Mars Express”, un film réalisé par Jérémie Périn © Everybody on Deck - Je Suis Bien Content - EV.L prod - Plume Finance - France 3 Cinéma - Shine Conseils - Gebeka Films – Amopix