La spiritualité dans “Ghost in the Shell”, décodée par un spécialiste des religions
Au-delà de la science-fiction, l’oeuvre de Mamoru Oshii fascine par ses questionnements philosophiques et la spiritualité japonaise en arrière-plan.

Une illustration représentant le Marionnettiste logé dans un corps féminin artificiel. Ce personnage, considéré comme le hacker le plus singulier de l’Histoire, joue un rôle clé tant dans l’œuvre originale que dans les films de Mamoru Oshii. Sa véritable identité : un programme autonome créé par le gouvernement, nommé « Projet 2501 ». Se définissant comme un être vivant sans corps, le marionnettiste fusionne avec Motoko pour atteindre un niveau d’existence supérieur. © 1995 Masamune Shirow / Kodansha · Bandai Visual · MANGA ENTERTAINMENT
Akira Masaki
Spécialiste des religions
Né en 1953 dans le département de Kanagawa. Spécialiste du bouddhisme japonais et du bouddhisme tibétain. Diplômé du doctorat de l’université de Tsukuba. Il a notamment été professeur associé invité au Centre international de recherche sur la culture japonaise, ainsi que professeur associé à l’université Chūkyō pour femmes.
Même dans des répliques anodines ou de simples scènes, Ghost in the Shell laisse transparaître des éléments philosophiques et religieux, ce qui participe de son succès. Mais comment un spécialiste de la pensée aborde-t-il l’œuvre ? Nous avons interrogé Akira Masaki, chercheur en études religieuses, à ce propos.
La première question que nous souhaitions aborder est celle qui traverse tout le récit : « Une machine peut-elle avoir une âme ? »
« Je pense que la force de cette interrogation tient en grande partie à la vision religieuse japonaise. Depuis toujours, le Japon est profondément ancré dans un animisme où l’on croit aux myriades de divinités et aux tsukumogami, ces esprits d’objets, et l’idée que toute chose possède une âme est largement répandue. C’est sans doute pour cette raison que les récits sur les cyborgs ou l’IA ne sont pas perçus comme “de simples histoires de machines”. Il y avait déjà un ferment culturel favorable au fait qu’une machine puisse avoir une âme. »
La croyance selon laquelle les êtres vivants et même les objets possèdent une âme serait en réalité très rare ailleurs dans le monde.
La mise en scène de concepts issus du bouddhisme
« Dans le bouddhisme japonais, Kūkai, le fondateur du Shingon, enseignait dès ses débuts : “Toutes les herbes, les arbres et la terre peuvent devenir bouddhas”. L’idée est que si les plantes et la terre peuvent atteindre l’éveil, l’homme ne peut qu’y parvenir également. Dans les autres pays d’Asie, on trouve peu de doctrines semblables. En Occident, la distinction entre l’homme et l’animal est nette. Descartes, en particulier, considérait l’animal comme une simple machine, niant explicitement toute âme. Depuis, l’idée que les plantes, les animaux ou les objets puissent posséder un esprit reste marginale dans les sociétés occidentales. »
Vient ensuite la notion récurrente de « ghost » dans l’œuvre. Pour Masaki, ce concept trouve un écho dans l’idée bouddhiste de kū (le vide).
« Le “vide” désigne l’idée que rien n’existe en soi, et pourtant tout existe. Cela peut sembler paradoxal, mais cela signifie que tous les phénomènes sont interdépendants et n’ont pas de substance propre. Le ghost, qui n’a pas de corps mais apparaît partout à travers le réseau et murmure aux humains, est un exemple parfait de cette notion de vide. »
Dans l’histoire, Motoko « épouse » le Marionnettiste, abandonne son corps et devient un esprit capable d’influencer le monde réel via le réseau. Si l’on ne sait pas explicitement si elle devient un ghost, sa forme après fusion reflète largement la notion de kū.
« Dans Innocence de Mamoru Oshii, Motoko, qui se manifeste sous la forme d’un robot de compagnie, retrouve Batō. Au moment de leur séparation, elle lui dit : “Batō, n’oublie pas. Chaque fois que tu accéderas au réseau, je serai toujours à tes côtés.” Même dépourvue de corps, elle existe partout, un état qui illustre le vide. Cette scène rappelle aussi le concept bouddhique de gu-e issho, la réunion avec un être cher après la mort dans la Terre pure. Cette idée est porteuse d’espoir pour ceux qui vivent dans le deuil après la perte d’un être cher, et elle se retrouve dans la manière dont Batō parvient à concrétiser son souhait de retrouver Motoko, disparue dans la mer d’informations du réseau. »
De plus, dans le même film, Batō demande à Motoko si elle se sent heureuse dans sa situation actuelle. Elle répond : « C’est une valeur ancienne. En tout cas, je n’ai plus aucun conflit intérieur. » Masaki y voit une référence au Bouddha ayant atteint le nirvana, libéré du cycle des réincarnations.
« La manière dont les personnages changent de corps artificiel pour survivre évoque la réincarnation, l’idée que l’âme persiste et renaît sous différentes formes. Dans les films d’Oshii, Motoko plonge dans l’eau malgré le danger pour confirmer son existence. L’eau, souvent symbole de la frontière entre ce monde et l’au-delà, illustre ici son désir de se détacher du monde terrestre. Comme le Bouddha, son objectif ultime est d’atteindre l’éveil et de se libérer du cycle de la souffrance. En plongeant dans la mer d’informations du réseau, elle atteint sans doute un état proche de la libération. »
Ainsi, chaque lecture approfondie révèle un niveau de réflexion en résonance avec la spiritualité japonaise. S’immerger dans l’univers de Ghost in the Shell permet de contempler ces profondeurs cachées.
1. Le Japon, pays où la vie habite animaux et objets

Détail des “Chōjū-jinbutsu-giga”, rouleaux peints conservés au Kōzan-ji, à Kyoto. Ils témoignent d’une époque où les Japonais ne traçaient pas de frontière nette entre animaux, objets et êtres humains. © Burstein Collection
Des œuvres historiques, comme les Chōjū-jinbutsu-giga (XIIe-XIIIe siècles), qui humanisent les animaux, ou les Hyakki Yagyō Emaki du XVe siècle, représentant les tsukumogami, témoignent que l’idée selon laquelle animaux et objets possèdent une âme était largement acceptée au Japon. De même, la pratique de la cérémonie funéraire pour poupées ou peluches, courante dans les temples et sanctuaires, est quasiment inexistante à l’étranger. Cette sensibilité spirituelle trouve un écho profond dans l’univers de Ghost in the Shell.

Cérémonie de “ningyō kuyō” (rite funéraire pour poupées), organisée chaque année en octobre au Hōkyō-ji, à Kyoto, également connu sous le nom de « temple des poupées ». © HIROSHI MIZOBUCHI / SEBUN PHOTO / amanaimages
2. Le vide (kū), où tout existe sans substance

Dans Innocence, lorsque Batō combat une armée de robots, il pointe son arme sur l’un d’eux et réalise instantanément que Motoko s’y loge. La scène révèle la profondeur du lien spirituel qui unit les deux personnages. © 2004 Masamune Shirow / Kodansha · IG, ITNDDTD
Motoko existe partout dans le réseau mais sans corps tangible, un état qui rappelle le concept de kū : « rien et tout à la fois ». Pour les Japonais, familiarisés avec l’impermanence des choses dans la pensée bouddhique, cette idée est relativement facile à accepter. « Les religions monothéistes considèrent que tout est créé intentionnellement par un Dieu unique, et que le monde est parfait et complet. C’est une vision très différente », souligne Masaki.
3. Motoko a-t-elle atteint la libération du cycle des réincarnations ?

Pour un cyborg lourdement mécanisé, remonter à la surface est impossible par soi-même : l’eau devient un adversaire. Dans ces scènes, Motoko, tiraillée entre machine et humanité, réaffirme son identité à travers cet acte périlleux qui comporte un risque de mort. © 1995 Masamune Shirow / Kodansha · Bandai Visual · MANGA ENTERTAINMENT
Une scène marquante des films d’Oshii montre Motoko plongeant dans l’océan malgré le danger pour vérifier son existence. Quand Batō lui demande : « Qu’as-tu ressenti en plongeant dans la mer ? », elle répond : « Il y a des moments où j’ai l’impression qu’en remontant à la surface, je pourrais devenir une version différente de moi-même… ».
Échapper à la répétition du transfert d’un corps artificiel à un autre pour renaître sous une autre forme. Cela pourrait refléter son désir de se libérer du cycle des réincarnations, comme le Bouddha. La fusion de Motoko avec le Marionnettiste pourrait bien représenter l’accomplissement de cette libération.