« Comment composer avec ceux que l’on n’aime pas »

Dans “Guide de survie en société d'un anti-conformiste”, l'auteur Satoshi Ogawa partage ses stratégies pour affronter le quotidien.

09.04.2026

TexteSatoshi Ogawa

© Tomoyuki Yanagi

Dans chaque numéro de Pen, l’écrivain Satoshi Ogawa, lauréat du prix Naoki, publie un essai inédit de sa série “Guide de survie en société d’un anticonformiste”. Il y partage avec finesse les stratégies originales qu’il met en place pour affronter les petits tracas du quotidien. Voici le quinzième épisode, « ne pas fréquenter de gens détestables ».

J’ai récemment sorti un nouveau livre. La publication d’un ouvrage constitue toujours une occasion d’élargir son lectorat et, pour son auteur, une source de stress. Certains écrivains choisissent de ne pas lire les avis concernant leurs livres. Pour ma part, je fais plutôt l’inverse : je les cherche activement. En allant à la rencontre des réactions, on s’expose bien sûr aux éloges comme aux critiques.

Je l’ai déjà écrit : les commentaires du type « c’était passionnant » ou « c’était ennuyeux » m’affectent peu. Les impressions des lecteurs ne relèvent pas de mon contrôle. Aucun roman ne saurait plaire à l’humanité entière. D’ailleurs, si un livre était écrit dans l’intention de satisfaire tout le monde, je crois que je le détesterais. Les romans que j’aime sont ceux qui ébranlent mes certitudes, qui fissurent mes valeurs. Ceux qui, d’une certaine manière, me « blessent ».

Cette manière de voir n’est au fond qu’une extension de ce que j’ai toujours pensé des relations humaines. Beaucoup souffrent d’être mal aimés, ou de voir leurs relations échouer. Lorsque j’entends ce genre de confidences, une pensée me traverse souvent : quelle forme d’arrogance. De la même manière que je ne peux contrôler la façon dont un lecteur perçoit mes livres, je ne peux contrôler les sentiments qu’autrui nourrit à mon égard. Vouloir être aimé de tous revient, en un sens, à tenter de régenter les émotions des autres. Et cette ambition me paraît présomptueuse.

Bien sûr, certaines situations professionnelles ou institutionnelles rendent le fait d’être mal perçu désavantageux. Il faut alors faire les efforts nécessaires pour préserver la relation. Moi aussi, je me trouve parfois confronté à ces circonstances. Mais nos responsabilités s’arrêtent à l’effort : la manière dont l’autre nous perçoit demeure hors de notre portée.

En matière de relations humaines, je veille surtout à un point : ne pas en venir à détester l’autre. Les émotions d’autrui m’échappent ; les miennes, en revanche, sont en partie modulables. Première règle : éviter, autant que possible, les rencontres que je risque de trouver antipathiques. Je décline volontiers les invitations qui ne m’enthousiasment guère, les soirées où se pressent des inconnus dont je pressens qu’ils ne me conviendront pas. Deuxième règle : si la rencontre a lieu malgré tout, instaurer de la distance. Même avec les meilleures précautions, il arrive de croiser quelqu’un avec qui l’on ne s’entend pas. Dans ce cas, je prends mes distances. On ne déteste véritablement que ceux avec qui l’on entretient un lien ; sans interaction, ni attachement ni aversion ne s’installent. Sur les réseaux sociaux, je mets en sourdine les connaissances dont les publications m’indisposent. Je m’abstiens de lire les livres d’auteurs dont la sensibilité ne me correspond pas. Cela fait partie de mon manuel de survie en société.

Plutôt que de scruter les émotions des autres, je préfère observer les miennes. À titre d’exemple, je me méfie des personnes qui veulent plaire à tout le monde. Je ne parviens jamais à saisir ce qu’elles pensent réellement. Et tant que des individus comme moi existent, il me semble illusoire d’espérer être universellement apprécié.

Nous avons tendance à aimer ceux qui nous aiment, et à rejeter ceux qui nous rejettent. Au lieu de s’angoisser sur une question insoluble, « que pense l’autre de moi ? », ne vaudrait-il pas mieux chercher la bonne distance, celle qui nous évite d’en venir à haïr l’autre ?

C’est, du moins, la conviction à laquelle je reviens souvent.

 

À propos de l’auteur

Satoshi Ogawa est né en 1986 dans la préfecture de Chiba. Il fait ses débuts littéraires en 2015 avec De ce côté d’Eutronica (Yūtoronika no Kochiragawa, Hayakawa Books). En 2018, son roman Le Royaume des Jeux (Gēmu no Ōkoku, Hayakawa Books) remporte le 38ᵉ Grand prix Nihon SF ainsi que le 31ᵉ prix Yamamoto Shūgōrō. En janvier 2023, il reçoit le 168ᵉ prix Naoki—l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Japon, récompensant des romans populaires d’exception—pour La Carte et le Poing (Chizu to Ken, Shūeisha, référence au roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire). Son œuvre la plus récente, Your Quiz (Kimi no Kuizu), est parue chez Asahi Shimbun Publishing.

© Seiichi Saito