« Et si comprendre les autres passait par un processus en trois étapes ? »

Dans “Guide de survie en société d'un anti-conformiste”, l'auteur Satoshi Ogawa partage ses stratégies pour affronter le quotidien.

28.05.2026

TexteSatoshi Ogawa

© Tomoyuki Yanagi

Dans chaque numéro de Pen, l’écrivain Satoshi Ogawa, lauréat du prix Naoki, publie un essai inédit de sa série “Guide de survie en société d’un anticonformiste”. Il y partage avec finesse les stratégies originales qu’il met en place pour affronter les petits tracas du quotidien. Voici le dix-huitième épisode, « Remplacer un sujet par un autre ».

Beaucoup de ceux qui affirment être « mauvais en communication » ne le sont, à mon sens, pas vraiment. Ne pas savoir quoi dire à quelqu’un que l’on rencontre pour la première fois, ou ne pas réussir à animer une conversation, n’est pas synonyme d’inaptitude sociale. Si l’on ne sait pas quoi dire, il suffit parfois de se taire. Et rien n’oblige à rendre toute conversation artificiellement trépidante.

À l’université, il y avait un étudiant plus âgé que nous que tout le monde surnommait discrètement « l’Aspirateur ». Même lorsqu’il n’était pas invité, il débarquait aux soirées et absorbait systématiquement toutes les conversations pour les ramener à lui. Si quelqu’un mentionnait avoir commencé un travail à temps partiel dans un izakaya, il intervenait aussitôt : « En parlant de petit boulot… », avant de raconter qu’il avait autrefois travaillé au standard téléphonique d’un hôpital, que les gardes de nuit étaient bien payées et que, lorsqu’aucun appel n’arrivait, il passait son temps à terminer Dragon Quest sur sa Nintendo DS.

Si la discussion portait sur le manga Death Note, il trouvait le moyen de dériver vers Weekly Shōnen Jump, puis d’enchaîner sur le fait qu’il possédait une dédicace de Takehiko Inoue. Son schéma était immuable : « anecdote de quelqu’un » → « généralisation » → « sa propre histoire personnelle ». Et il était impossible d’y échapper. Lors de soirées de deux heures, il lui arrivait de parler pendant une heure cinquante.

Quand quelqu’un reste silencieux en hochant la tête, on peut le trouver réservé, mais rarement mauvais communicant. À l’inverse, ceux qui monopolisent l’attention avec des anecdotes interminables ou des récits autocentrés deviennent vite épuisants. Le plus compliqué étant qu’ils se pensent souvent excellents en société.

J’évitais soigneusement toutes les soirées où se trouvait l’Aspirateur. Pourtant, il m’arrive encore aujourd’hui de repenser à lui dans des contextes totalement différents. Dans le shōgi (jeu des échecs japonais), par exemple, il existe une compétence appelée « capacité d’évaluation de position » : savoir déterminer quel joueur a l’avantage, identifier les faiblesses d’une position ou décider quelle pièce déplacer ensuite. Je suis loin d’être un spécialiste du shōgi, mais cette notion me parle immédiatement. Car il en va de même pour l’écriture. Être capable d’identifier ce qui fonctionne ou non dans un manuscrit, de comprendre où résident ses faiblesses et dans quelle direction poursuivre le récit constitue une aptitude essentielle pour un romancier.

Et cela dépasse largement le cadre du shōgi. Lorsque j’entends parler de football, de jeux vidéo, d’organisations policières ou même de l’industrie de la peinture, il m’arrive très souvent de penser : « C’est exactement la même chose qu’un roman. » Le seul domaine dans lequel je peux prétendre posséder une réelle expertise est la littérature. À force de réfléchir sérieusement à la structure des romans, j’ai parfois l’impression de pouvoir comprendre les mécanismes d’univers qui me sont pourtant totalement étrangers.

L’inverse se produit également. Lorsque je parle de littérature à quelqu’un issu d’un autre domaine, il arrive qu’on me réponde : « Ah oui, c’est pareil chez nous. » Après tout, quels que soient les secteurs ou les métiers, ils restent tous des activités humaines. Il est peut-être inévitable qu’ils finissent par obéir à des logiques similaires.

Et c’est là que je repense soudain à l’Aspirateur. Sans m’en rendre compte, je procède moi aussi à la même transformation : « anecdote de quelqu’un » → « généralisation » → « ma propre expérience ». C’est ainsi que je traduis une discussion sur le shōgi en réflexion sur le roman. Peut-être que, pour comprendre véritablement ce que dit l’autre, ce processus en trois étapes est indispensable. Merci, l’Aspirateur.

 

À propos de l’auteur

Satoshi Ogawa est né en 1986 dans la préfecture de Chiba. Il fait ses débuts littéraires en 2015 avec De ce côté d’Eutronica (Yūtoronika no Kochiragawa, Hayakawa Books). En 2018, son roman Le Royaume des Jeux (Gēmu no Ōkoku, Hayakawa Books) remporte le 38ᵉ Grand prix Nihon SF ainsi que le 31ᵉ prix Yamamoto Shūgōrō. En janvier 2023, il reçoit le 168ᵉ prix Naoki—l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Japon, récompensant des romans populaires d’exception—pour La Carte et le Poing (Chizu to Ken, Shūeisha, référence au roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire). Son œuvre la plus récente, Your Quiz (Kimi no Kuizu), est parue chez Asahi Shimbun Publishing.

© Seiichi Saito