« Abandonner ses idées préconçues, ou pourquoi l’improvisation peut aussi mener loin »
Dans “Guide de survie en société d'un anti-conformiste”, l'auteur Satoshi Ogawa partage ses stratégies pour affronter le quotidien.

© Tomoyuki Yanagi
Dans chaque numéro de Pen, l’écrivain Satoshi Ogawa, lauréat du prix Naoki, publie un essai inédit de sa série “Guide de survie en société d’un anticonformiste”. Il y partage avec finesse les stratégies originales qu’il met en place pour affronter les petits tracas du quotidien. Voici le dix-neuvième épisode, « Pas de plan ».
Parmi les questions que l’on me pose le plus souvent lorsque je parle de mon métier d’écrivain, il y en a une qui revient presque systématiquement : « Faites-vous un plan avant d’écrire ? » Le plan, c’est-à-dire le schéma narratif, désigne une sorte de résumé structuré du déroulement de l’histoire, la feuille de route ou le cahier des charges du roman. Demander à un auteur s’il travaille à partir d’un plan revient donc à lui demander s’il conçoit cette structure avant même de commencer la rédaction.
Lorsque je réponds que non, beaucoup de gens — en particulier ceux qui n’ont jamais écrit de roman — s’étonnent : « Comment peut-on construire une intrigue aussi complexe sans plan ? » Pour ma part, j’ai plutôt l’impression inverse. Concevoir à l’avance une intrigue complexe sous forme de plan me semble bien plus difficile. C’est précisément parce que je n’ai pas de plan que je peux écrire des récits complexes.
À force de discussions avec d’autres écrivains, j’ai l’impression qu’il existe à peu près autant d’auteurs qui travaillent avec un plan que d’auteurs qui s’en passent. Mais, entre ces deux extrêmes, les nuances sont nombreuses. Certains élaborent un découpage extrêmement précis, allant jusqu’à prévoir quelle scène apparaîtra à quelle page. D’autres se contentent d’un synopsis général. Certains encore rédigent bien un semblant de plan, mais ne le consultent presque jamais une fois l’écriture commencée. Quant à moi, même si je ne formalise pas de plan à proprement parler, il m’arrive de commencer un texte avec une vague idée de sa structure d’ensemble et de certaines étapes importantes.
La principale raison pour laquelle je n’écris pas de plan est simple : une fois qu’une forme est fixée, il devient difficile d’échapper aux idées préconçues qu’elle impose. Un plan n’est rien d’autre qu’un assemblage d’idées conçues au stade préparatoire. Et les idées qu’un individu ordinaire comme moi est capable de produire à ce moment-là restent, au fond, assez banales. Ce qui m’effraie le plus serait de me retrouver prisonnier de ces idées médiocres simplement parce que je les aurais couchées sur le papier.
Il y a quelques années, un ami musicien a fondé une société avec d’autres membres de son groupe. Leur objectif initial était de produire des musiques de publicité et des clips vidéo pour des entreprises ou des particuliers. Ils ont bien décroché quelques projets d’envergure, mais, la plupart du temps, les commandes se faisaient rares et l’entreprise peinait à trouver sa place. Un jour, une fanfare universitaire liée à une connaissance leur a demandé de l’aide : elle souhaitait filmer son concert annuel pour le publier sur YouTube, mais ne disposait pas du matériel nécessaire. Mon ami a accepté de prêter l’équipement. Puis on lui a expliqué qu’il manquait également des personnes pour assurer le tournage ; il s’est donc retrouvé derrière la caméra.
Une fois les images captées, on lui a demandé s’il pouvait aussi monter la vidéo. Sa société a fini par prendre en charge l’ensemble du processus, jusqu’à la mise en ligne. La vidéo a rencontré un certain succès au sein du club, qui leur a demandé de revenir l’année suivante. Puis leur réputation s’est propagée à d’autres universités, et les demandes se sont multipliées. Mon ami a compris qu’il existait là un véritable besoin. Son entreprise, qui devait initialement vivre de compositions musicales, est progressivement devenue une société spécialisée dans la captation et le montage de concerts.
C’est précisément parce qu’elle a accepté de s’éloigner de son projet d’origine que cette entreprise a pu survivre. Je crois qu’il en va de même pour les romans. Il existe une forme d’originalité que l’on ne peut atteindre qu’en acceptant de dévier de ses intentions initiales. Si l’on n’est pas capable d’avoir, dès le départ, une idée brillante, alors peut-être faut-il simplement se préparer à bifurquer en chemin.
Après tout, Toyota fabriquait autrefois des métiers à tisser. Quant à Yamaha, si l’entreprise produit aujourd’hui des moteurs, c’est parce qu’elle a continuellement répondu à des demandes inattendues. Même sans disposer d’une idée parfaite au commencement, peut-être suffit-il d’abandonner ses certitudes et ses idées préconçues pour atteindre un endroit que l’on n’aurait jamais pu imaginer au départ.
À propos de l’auteur
Satoshi Ogawa est né en 1986 dans la préfecture de Chiba. Il fait ses débuts littéraires en 2015 avec De ce côté d’Eutronica (Yūtoronika no Kochiragawa, Hayakawa Books). En 2018, son roman Le Royaume des Jeux (Gēmu no Ōkoku, Hayakawa Books) remporte le 38ᵉ Grand prix Nihon SF ainsi que le 31ᵉ prix Yamamoto Shūgōrō. En janvier 2023, il reçoit le 168ᵉ prix Naoki—l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Japon, récompensant des romans populaires d’exception—pour La Carte et le Poing (Chizu to Ken, Shūeisha, référence au roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire). Son œuvre la plus récente, Your Quiz (Kimi no Kuizu), est parue chez Asahi Shimbun Publishing.

© Seiichi Saito