« Devient-on plus indulgent envers les autres à force de commettre des erreurs ? »

Dans “Guide de survie en société d'un anti-conformiste”, l'auteur Satoshi Ogawa partage ses stratégies pour affronter le quotidien.

07.05.2026

TexteSatoshi Ogawa

© Tomoyuki Yanagi

Dans chaque numéro de Pen, l’écrivain Satoshi Ogawa, lauréat du prix Naoki, publie un essai inédit de sa série “Guide de survie en société d’un anticonformiste”. Il y partage avec finesse les stratégies originales qu’il met en place pour affronter les petits tracas du quotidien. Voici le dix-septième épisode, « Quand on renonce à être un saint ».

Dans ma commune, lorsque l’on jette des bouteilles en plastique, il faut en retirer le bouchon et l’étiquette. Je respecte cette règle, et à en juger par le filet de collecte où je jette habituellement mes ordures, la plupart des gens aussi. Pourtant, l’autre jour, en allant déposer mes déchets, j’ai remarqué qu’un grand nombre de bouteilles avaient été jetées sans que ces consignes soient respectées. Pressé, j’ai moi-même déposé mes bouteilles comme d’habitude, en choisissant d’ignorer celles qui se trouvaient déjà là. Sur le chemin de la gare, je n’ai cessé d’y penser.

Non pas parce que je regrettais de ne pas avoir trié les déchets des autres — une telle idée ne m’a même pas traversé l’esprit. J’ai évoqué le fait que j’étais pressé, mais même avec tout le temps du monde, je ne pense pas que j’aurais corrigé les erreurs des autres. Ce qui m’a frappé, en revanche, c’est la ligne que je trace pour moi-même : je respecte les règles pour mes propres déchets, mais je reste indifférent à la manière dont les autres s’en acquittent. Si j’avais été un saint, j’aurais sans doute retiré, sans y penser, les bouchons et les étiquettes des bouteilles laissées par d’autres.

Bien sûr, j’aimerais être cet individu-là. Mais quelque part, j’ai renoncé à l’idée de le devenir. À quel moment ai-je cessé d’aspirer à cette forme d’exigence ?

Je me souviens très bien de cet instant précis. J’étais en deuxième année de collège. Le lendemain, je devais me rendre dans un autre établissement pour un match d’entraînement, et j’avais demandé à ma mère les mille yens nécessaires au transport. Elle sortit un billet de son portefeuille et le posa sur la table. En regardant, je vis qu’il s’agissait d’un billet de cinq mille yens. Je suis resté un moment à hésiter, puis j’ai fini par lui dire : « Tu t’es trompée de billet. » Elle répondit : « Ah, en effet », remit le billet de cinq mille yens dans son portefeuille, et me tendit un billet de mille yens.

À première vue, on pourrait croire à un geste de probité. Mais ce qui s’est joué en moi était loin de relever d’une morale irréprochable. Ma première réaction a été de penser : « Quelle chance », et d’envisager de garder l’argent avant qu’elle ne s’en aperçoive. Puis une autre idée m’a traversé : et si elle me mettait à l’épreuve ? Peut-être avait-elle délibérément posé ce billet pour voir si je signalerais l’erreur. J’ai alors évalué, en une fraction de seconde, la probabilité qu’elle se soit simplement trompée et celle qu’elle me teste. J’en ai déduit qu’il valait mieux lui signaler l’erreur. Même dans le cas où elle se serait réellement trompée, j’y gagnerais au moins l’image d’un fils honnête.

Une fois dans ma chambre, j’ai regretté ma décision. Rien, dans la réaction de ma mère, ne laissait penser qu’il s’agissait d’un test. Pour un collégien, les 4 000 yens de différence représentaient une somme considérable. J’ai imaginé les friandises, les mangas que j’aurais pu m’offrir. Et c’est en me surprenant à penser ainsi que j’ai compris que je ne deviendrais jamais un saint. Quelqu’un de véritablement intègre ne se serait sans doute pas attardé sur ce genre de regrets.

Mais c’est précisément parce que je ne suis pas un saint que je peux comprendre ceux qui enfreignent les règles. Cela me rend, dans une certaine mesure, plus indulgent envers les autres. Si vous n’êtes pas irréprochable vous non plus ( si vous gardez le souvenir de comportements passés que vous savez discutables), alors peut-être pouvez-vous, en faisant preuve de tolérance envers les erreurs d’autrui, trouver une forme de justification à votre propre imperfection. C’est, après tout, une manière comme une autre de vivre.

 

À propos de l’auteur

Satoshi Ogawa est né en 1986 dans la préfecture de Chiba. Il fait ses débuts littéraires en 2015 avec De ce côté d’Eutronica (Yūtoronika no Kochiragawa, Hayakawa Books). En 2018, son roman Le Royaume des Jeux (Gēmu no Ōkoku, Hayakawa Books) remporte le 38ᵉ Grand prix Nihon SF ainsi que le 31ᵉ prix Yamamoto Shūgōrō. En janvier 2023, il reçoit le 168ᵉ prix Naoki—l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Japon, récompensant des romans populaires d’exception—pour La Carte et le Poing (Chizu to Ken, Shūeisha, référence au roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire). Son œuvre la plus récente, Your Quiz (Kimi no Kuizu), est parue chez Asahi Shimbun Publishing.

© Seiichi Saito