La rencontre avec Gaudí, à l’origine du jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle en Italie

Après sa visite du parc Guëll en 1955, l’artiste franco-américaine se met à rêver d’un lieu où laisser libre cours à ses envies monumentales.

02.06.2026

TexteRebecca Zissmann

Vue du jardin des Tarots lors de l’arrivée du visiteur dans le jardin. Au centre, la “Papesse” surmontée du “Magicien”. À gauche, l’“Impératrice”. Au fond, la “Maison-Dieu” avec une des tours de l’“Empereur”, à côté de la fusée. À droite, l’arche du “Soleil” avec à sa gauche, le “Pape” © « Le "Jardin des Tarots" de Niki de Saint Phalle (Capalbio, Italie) » par Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0

Une « révélation ». Un « coup de foudre pour cet architecte de génie ». C’est en ces termes que Niki de Saint Phalle décrit son émerveillement après sa visite en 1955 du parc Güell de Barcelone, érigé par Antoní Gaudi. Elle n’a que vingt-cinq ans et n’en est qu’au début de sa pratique artistique qui se limite alors à la peinture. Dans les années 1960, elle atteindra une grande renommée avec ses performances de Tirs à la carabine sur des tableaux et ses Nanas, sculptures monumentales de femmes plantureuses dansant.

Il lui faudra attendre encore deux décennies avant de réaliser son rêve de jardin, un lieu qu’elle assimile au paradis et à l’enfance. Mais déjà, Niki de Saint Phalle est captivée par la technique du trencadís, employée par l’architecte catalan, qu’elle s’empresse d’expérimenter dans ses collages. Ce type de mosaïque consiste à assembler des éclats de céramique afin de composer de nouveaux motifs. Le matériau de la céramique en lui-même permet une grande variété de couleurs et son aspect lisse lui confère une brillance remarquable. L’assemblage de morceaux irréguliers permet de créer des effets de profondeur par trompe l’œil, une technique que Niki de Saint Phalle affectionne particulièrement puisqu’elle ne maîtrise pas l’art de la perspective, ayant échappé à une formation académique.

L’“Empereur”, au revêtement réalisé en “trencadís” © « L'empereur (Le Jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle à Capalbio, Italie) » par Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0

L’art hors-les-murs

Selon Mélanie Gourarier, anthropologue au Centre National de la Recherche Scientifique qui a consacré un livre au jardin des Tarots (Niki de Saint Phalle, Le jardin des Tarots, Actes Sud, 2010), ce qui a plu à Niki de Saint Phalle chez Gaudí, c’est justement qu’il « donne l’impression de s’affranchir de la règle géométrique en architecture alors qu’il construit des œuvres monumentales ». Or, l’artiste franco-américaine est fascinée depuis l’enfance par les lignes courbes. Elle se prend alors à rêver d’architecture. « J’ai compris que l’art n’était pas une chose qu’on accroche au mur », confie-t-elle à propos de sa visite du parc Güell. Celle qui aspire à se libérer des contraintes de l’exposition en musée et de la marchandisation de son art passe de longues années à imaginer « le rêve de sa vie ».

En 1978, l’occasion de le concrétiser se présente enfin. Niki de Saint Phalle a trouvé le lieu idéal pour établir son jardin, en Toscane, sur un terrain prêté par le frère d’une amie. Elle entame donc son projet de jardin des Tarots, un thème qui s’est imposé naturellement à elle après mûre réflexion, considérant sa longue fascination pour les arts divinatoires. À chacun des vingt-deux arcanes majeurs, elle dédiera une œuvre, disséminée dans l’enceinte du jardin. En déambulant au hasard des chemins, les visiteurs peuvent ainsi composer leur propre tirage, au gré de leurs rencontres avec les arcanes.

La “Papesse”, surmontée du “Magicien”. À gauche de l’escalier qui mène à l’entrée depuis le bassin, un serpent rappelle la salamandre du parc Güell de Gaudí. En bas à droite de l’image, un banc sculpté à même la roche © Détail de « Le "Jardin des Tarots" de Niki de Saint Phalle (Capalbio, Italie) » par Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0

L’abolition de la frontière entre nature et architecture

La Papesse est la première à les accueillir, visage à la bouche béante, qui évoque le monstre des jardins de Bomarzo, dressé en haut d’un escalier bordé d’un long serpent, hommage à la salamandre du parc Güell. Cette sculpture aux formes organiques a été coulée en béton puis ornée de morceaux de céramique aux diverses nuances de bleu, façon trencadís. La technique empruntée à Gaudí, peu coûteuse, permet de recouvrir d’immenses surfaces rapidement. Niki de Saint Phalle y ajoute des éclats de miroir qui, tapissant parfois l’entièreté d’une sculpture, reflètent la verdure environnante, abolissant la frontière entre nature et architecture.

« En intégrant l’environnement à son travail, elle parvient à donner du mouvement à ses œuvres », poursuit Mélanie Gourarier. Cette prouesse se manifeste de manière d’autant plus poétique au sein de ses Skinnies, des sculptures évidées tout en légèreté, dont il ne reste que le squelette. Ainsi de la Lune, visage de femme tourné vers le ciel et dont la perception change au rythme des nuages qui le traversent en arrière-plan.

La “Lune”, l’un des “Skinnies” du jardin des Tarots, sculptures de Niki de Saint Phalle évidées en leur centre. Sa perception change au rythme du passage des nuages en arrière-plan © « Giardino dei Tarocchi (Tarot Garden) - La Luna (The Moon) » par Stefano F, CC BY-NC-SA 2.0

Cette attention portée à l’environnement, Niki de Saint Phalle la partage aussi avec Gaudí. Comme lui, elle aménage l’espace en respectant la topographie du terrain, une ancienne carrière en forme de fer à cheval ou de théâtre à l’italienne, et préfère composer avec la végétation toscane plutôt que d’importer des espèces exotiques. Du parc Güell, elle retient l’attention portée par l’architecte au public dès la phase de conception. Gaudí avait intégré de nombreux bancs à l’architecture même du parc, qui semblaient émerger des structures de manière organique. Niki de Saint Phalle camoufle à son tour des assises au sein des rochers abondants aux alentours de ses sculptures.

Le château de l’“Empereur” est constitué au premier niveau d’une esplanade bordée d’arcades évoquant la salle hypostyle du parc Güell de Gaudí © « Le "Jardin des Tarots" de Niki de Saint Phalle (Capalbio, Italie) » par Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0

Décloisonner les disciplines

D’autres clins d’œil à l’architecte catalan se retrouvent dans le jardin des Tarots. La structure de l’Empereur, forteresse au chemin de ronde qui abrite un passage d’arcades en contrebas, évoque la terrasse au-dessus de la salle hypostyle du parc Güell. Niki de Saint Phalle, tout comme Gaudí, manie la couleur avec une grande virtuosité. Les tonalités franches accrochent le regard, du jaune poussin au bleu Klein, comme une myriade de bonbons acidulés que l’on aurait envie de toucher. Son art est une ode à la joie et s’adresse tout aussi bien à un public d’enfants. « Niki de Saint Phalle était fascinée par le monde de l’enfance, la sienne mais aussi son rapport à la maternité », explique Mélanie Gourarier. « Elle avait retrouvé un rapport juvénile à l’œuvre d’art en créant des œuvres qui s’expérimentent. L’amusement dans l’art était fondamental pour elle ».

C’est peut-être en s’adressant à un public inhabituel en art que Niki de Saint Phalle se rapproche le plus de Gaudí. Tous deux, dans un mouvement inverse, ont cherché à amener l’art dans l’architecture et l’architecture dans l’art, en faisant preuve d’une grande liberté créative. « Ils avaient en commun une façon de décloisonner leurs disciplines », ajoute Mélanie Gourarier. « Ce qui les intéressait, c’était le public, et un public pas nécessairement habitué. Il y avait une volonté démocratique dans les projets de Gaudí qu’il voulait accessibles à des personnes qui n’étaient pas la cible ordinaire des grands projets architecturaux ».

La “Tempérance” domine une petite chapelle de forme organique © « La Tempérance (Le Jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle à Capalbio, Italie) » par Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0

« Une nouvelle version des cathédrales »

Cette volonté se retrouve particulièrement dans son œuvre magistrale, la Sagrada Família, qui avait beaucoup impressionné Niki de Saint Phalle, elle-même obsédée par les édifices religieux. Elle se dit d’ailleurs juste après sa visite du parc Güell : « Je pensais qu’il fallait trouver une nouvelle version des cathédrales ». Plutôt qu’une référence religieuse, Niki de Saint Phalle voit dans ces constructions l’accomplissement du génie humain. L’œuvre d’une vie aussi. Le jardin des Tarots est un peu sa cathédrale à elle. Sa construction durera près de deux décennies et il ouvrira ses portes au public en mai 1998. Pour l’aider à accomplir son ambition, l’artiste s’est entourée d’une équipe de différents métiers : céramistes, ferrailleurs, paysagistes… À l’instar des chantiers des cathédrales, il lui plaisait de sortir de la solitude de l’acte créatif et de mener une équipe.

La chambre établie par Niki de Saint Phalle dans le sein droit de l’“Impératrice”. Par le hublot à gauche, on distingue le bas de la “Lune” © « L'appartement (Le Jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle à Capalbio, Italie) » par Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0

La salle de bain de Niki de Saint Phalle, au sein de l’“Impératrice”, en-dessous de sa chambre. La douche est en forme de serpent, l’animal fétiche de l’artiste. Par la fenêtre au fond, la “Lune” © « L'appartement (Le Jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle à Capalbio, Italie) » par Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0

Comme Antoni Gaudí qui a terminé sa vie dans un atelier sur le site de la Sagrada Família, Niki de Saint Phalle a habité le jardin des Tarots pendant plus d’une décennie jusqu’en 1990. Elle s’était aménagé une chambre dans le sein droit de l’Impératrice, avec une salle de bain en-dessous et une cuisine entièrement recouverte de miroirs, toutes encore intactes. Consumées par leur œuvre, ces deux figures avaient la volonté d’ « habiter leur rêve », conclut Mélanie Gourarier. Leur geste témoigne d’une grande liberté créative, farouchement revendiquée dans le cas de Niki de Saint Phalle qui se voulait entièrement maîtresse de son jardin et en a cherché elle-même le financement, sans recourir à de grands mécènes. Aujourd’hui, le lieu est administré par une fondation qui perpétue le souhait de sa créatrice quant au nombre de visiteurs qui peuvent y accéder.

La Sagrada Família de Gaudí n’est toujours pas achevée, plus de cent ans après la disparition de son fondateur dont la pérennité de l’héritage est remarquable. Celle du jardin des Tarots est moins assurée. Bien que monumentales, les œuvres de Niki de Saint Phalle sont faites de matériaux fragiles et leur conservation n’est pas aisée. Peut-être qu’un jour, à l’instar des jardins de Bomarzo, la nature reprendra entièrement ses droits sur le jardin des Tarots.

Niki de Saint Phalle au Stedelijk Museum d’Amsterdam en 1967, devant une de ses “Nanas” © Jack de Nijs pour Anefo