« Écrivain, idole, homme politique… méfiez-vous des personnalités que l’on nous donne à voir »

Dans “Guide de survie en société d'un anti-conformiste”, l'auteur Satoshi Ogawa partage ses stratégies pour affronter le quotidien.

03.09.2026

TexteSatoshi Ogawa

© Tomoyuki Yanagi

Dans chaque numéro de Pen, l’écrivain Satoshi Ogawa, lauréat du prix Naoki, publie un essai inédit de sa série “Guide de survie en société d’un anticonformiste”. Il y partage avec finesse les stratégies originales qu’il met en place pour affronter les petits tracas du quotidien. Voici le vingt-deuxième épisode, « La personnalité fantasmée ».

Il m’arrive d’entendre des proches se plaindre d’une connaissance que nous avons en commun, voire d’en dire du mal. Bien souvent, je me surprends à penser : « Vraiment ? Pourtant, je trouve que c’est quelqu’un de bien. » On me raconte qu’untel s’est soudainement mis à crier sur eux, ou qu’il les a ignorés lors d’une soirée. Or cette personne ne m’a jamais crié dessus ni ignoré. Au contraire, lorsque je la salue, elle me répond toujours avec le sourire.

Mais je me fais aussi une autre réflexion : « Lorsque je me suis plaint un jour de telle personne, on m’a répondu : “Ce n’est pas quelqu’un qui ferait ça.” Après tout, les êtres humains sont peut-être capables de changer d’attitude en fonction de la personne qu’ils ont en face d’eux. »

Alors, cette personne est-elle réellement quelqu’un de bien ? Ou est-elle en réalité détestable ?

Il faut d’abord partir d’un principe simple : les plaintes et les critiques que l’on entend au sujet d’autrui sont parfois débarrassées de leur contexte, voire de certains faits qui pourraient desservir celui qui les raconte. Il serait donc imprudent de les prendre pour argent comptant.

Imaginons que quelqu’un vous dise : « Hier, alors que je marchais dans la rue, un vieil homme est soudainement sorti de sa maison, m’a attrapé par le col et m’a crié : “Ne marche plus jamais devant chez moi !” » Vous éprouveriez peut-être de la compassion pour cette personne, agressée sans raison apparente par un vieillard excentrique. Mais supposons qu’un élément essentiel ait été omis. Par exemple, que cette promenade ait eu lieu à trois heures du matin, en compagnie de plusieurs amis ivres, et que, sous l’effet de l’alcool, cette personne ait tiré des feux d’artifice en direction de la maison du vieil homme. Dans ce cas, la personne à plaindre ne serait plus tout à fait la même.

L’exemple est volontairement extrême, mais les plaintes et les critiques que nous rapportent les autres peuvent, elles aussi, dissimuler un contexte ou certains faits. Il arrive donc que mon impression initiale (« Pourtant, je trouve que c’est quelqu’un de bien ») soit la plus juste.

Cela dit, même en gardant ce principe à l’esprit, il arrive que les reproches adressés à cette personne soient parfaitement fondés. Autrement dit, mon jugement peut aussi être erroné.

Les êtres humains savent jouer un rôle. Nous pouvons dissimuler nos mauvais côtés et nous comporter de manière à donner une bonne impression ; ou, du moins, à ne pas en donner une mauvaise. À vrai dire, cette capacité est même l’une des compétences indispensables à la vie en société une fois adulte.

Je ne sais pas quelle impression vous avez de moi en lisant ces lignes, mais il est peu probable que je sois exactement la personne que vous imaginez. Dans le cadre limité d’un essai de 1 500 caractères, il m’est facile de dissimuler mes côtés stupides ou mes travers les moins reluisants. Avec peu de temps à disposition, nous pouvons prétendre être n’importe qui. Comment savoir si quelqu’un est réellement une bonne personne simplement parce qu’il vous a souri et salué chaleureusement lors d’une première rencontre ?

Bien sûr, comme le suggère la précision « avec peu de temps à notre disposition », cette capacité à jouer un rôle a ses limites. Avec les membres de notre famille, qui vivent sous le même toit que nous, ou avec les collègues que nous côtoyons chaque jour, nos mauvais côtés finissent inévitablement par apparaître. Et c’est seulement lorsque l’on parvient à accepter quelqu’un jusque dans ces aspects moins flatteurs de sa personnalité que l’on peut commencer, peut-être, à le considérer véritablement comme une « bonne » ou une « mauvaise » personne.

Le métier d’écrivain offre justement la possibilité de se construire facilement une personnalité de façade : l’auteur ne rencontre ses lecteurs qu’à travers l’espace limité de ses œuvres. Il en va probablement de même pour les mangaka, les musiciens, les idoles ou les hommes politiques.

De la même manière qu’il ne faut pas juger quelqu’un que l’on vient de rencontrer sur la seule impression laissée par une première rencontre, je pense qu’il ne faut pas non plus, même lorsqu’une œuvre nous bouleverse, nourrir trop d’attentes ou de fantasmes à l’égard de la personnalité de celui ou celle qui l’a créée.

 

À propos de l’auteur

Satoshi Ogawa est né en 1986 dans la préfecture de Chiba. Il fait ses débuts littéraires en 2015 avec De ce côté d’Eutronica (Yūtoronika no Kochiragawa, Hayakawa Books). En 2018, son roman Le Royaume des Jeux (Gēmu no Ōkoku, Hayakawa Books) remporte le 38ᵉ Grand prix Nihon SF ainsi que le 31ᵉ prix Yamamoto Shūgōrō. En janvier 2023, il reçoit le 168ᵉ prix Naoki—l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Japon, récompensant des romans populaires d’exception—pour La Carte et le Poing (Chizu to Ken, Shūeisha, référence au roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire). Son œuvre la plus récente, Your Quiz (Kimi no Kuizu), est parue chez Asahi Shimbun Publishing.

© Seiichi Saito