L’alchimie Trip-Hop de Cibo Matto
Groupe phare de la fin des années 90, le duo japonais installé à New York a fusionné les genres pour donner vie à une avant-pop unique en son genre.

Cibo Matto © 1996 Warner Bros. Records. Photo by Michael Lavine.
« La vitesse du temps transforme sa voix en eau sucrée » — les chuchotements de Miho Hattori font écho aux notes de piano jouées par Yuka Honda, suivies par des fracas de batterie. Les grooves ouverts de Sugar Water, du premier album du groupe, « Viva! La Woman » (1996), nous rappellent mélancoliquement Portishead, tandis que dans un autre morceau, Know Your Chicken, les mots « you got to know your chicken ! » prononcés dans une forme de rap extatique, roulent sur des boucles de samples et des beats lourds, à la manière d’un Wu-Tang dadaïste.
La musique du groupe new-yorkais Cibo Matto — expression italienne que l’on peut traduire par « Nourriture folle » —, se veut une ode au quotidien. « Viva ! La Woman », chante les délices culinaires du « Beef Jerky » ou de la « White Pepper Ice Cream », associant références mentales et gustatives. Si en 1998 le magazine TIME jugeait que l’album était l’une des meilleures productions hip hop de tous les temps, les mélanges de références stylistiques de Cibo Matto transcendent toute tentative de classification, il s’agit d’un genre nouveau — des breakbeats déformés et du fuzz de guitare, des samples psychédéliques, des temps de respiration, et ce guidé par une prestation vocale aux accents célestes.
L’imaginaire pour nourrir la réflexion
Yuka Honda et Miho Hatto se sont rencontrés dans l’East Village de New York dans les années 90, un quartier alors très dynamique, propice à la créativité. Sur la côte Est – où ils se sont installés en provenance de Tokyo — le hip hop s’était développé en parallèle de la scène punk. Cet environnement a donné naissance aux nouvelles tendances DIY, tandis que la parole féminine s’affirmait publiquement. L’influence de la sensualité propre au genre trip hop britannique s’est quant à elle infiltrée dans les années 90, ralentissant et transformant les rythmes en une expérience psychédélique. Le succès de « Viva ! La Woman » repose sur l’alliance de tous ces éléments, un mélange d’atmosphères, de textures, pour donner naissance à un style unique, inqualifiable.
Cibo Matto a déconstruit les genres, insufflant une dimension ludique au style art-pop, et ce avec sagacité, rappelant par certains égards la scène « Shibuya-kei » japonaise. Mais leur rencontre avec la communauté japonaise de New York a produit une identité hybride, naviguant entre l’Amérique et le Japon. Leur deuxième album « Stereotype A » (1999), surprend — le groupe pénètre des territoires musicaux contemporains, du heavy metal au lounge, sans renier sa signature.
Une retraite paranormale
Cibo Matto s’est séparé en 2002, mais a décidé de se produire en 2011 lors d’un concert caritatif organisé après le tremblement de terre de Tohoku, ce qui a momentanément réuni le groupe. Leur troisième et dernier album, « Hotel Valentine », sorti le jour de la Saint-Valentin 2014, renoue avec la marque du groupe, tout en présentant une nouvelle production, composée de mélodies luxuriantes et de lignes de basse moins claires. Si les battements de batterie rappellent ici la tendance du groupe à fusionner les styles, l’album — présenté dans le communiqué de presse comme « une histoire d’amour » avec « des fantômes dans un hôtel » — hante le public par sa dimension énigmatique.
Cibo Matto a annoncé sa séparation définitive en 2017. Après une dernière production convoquant des fantômes, le public est contraint de faire appel à son imaginaire pour dessiner les futurs éléments qu’aurait pu solliciter un duo dont les savants mélanges ont débuté avec de la nourriture et se sont achevés avec de la magie.
Viva! La Woman (1996) et Stereotype A (1999) de Cibo Matto ont été produits par Warner Bros. Records ; Hotel Valentine (2014) par Chimera Music.

‘Viva! La Woman’. Warner Bros. Records. Design by Mike Mills

Cibo Matto © 1996 Warner Bros. Records. Photo by Michael Lavine.

© Cibo Matto

Cibo Matto © 1996 Warner Bros. Records. Photo by Michael Lavine.

‘Stereotype A’ (1996) © Warner Bros. Records

Cibo Matto © 1996 Warner Bros. Records. Photo by Michael Lavine.

‘Hotel Valentine’ (2014) © Chimera Music. Artwork by Sofu Teshigahara.
LES PLUS POPULAIRES
-
Un artisanat ancré dans la nature et les paysages du quotidien d’Okinawa
Ai et Hiroyuki Tokeshi emploient du bois d'Okinawa, très contraignant, en héritiers d'une tradition locale du travail du bois et de la laque.
-
Yoichi Ochiai, l'artiste à l'origine du pavillon de “media art” de l'Exposition universelle d'Osaka 2025
Lauréat des Pen Creator Awards 2025, il revient en interview sur son œuvre immersive qui traduit en art l’expérience de la « Digital Nature ».
-
« Voir ceux de mon âge, ou plus jeunes, réussir me rend nerveux »
Dans “Guide de survie en société d'un anti-conformiste”, l'auteur Satoshi Ogawa partage ses stratégies pour affronter le quotidien.
-
Sanbonmatsu-yu, un “sentō” où méditer sur la valeur de la paix
Dans sa “Chronique du bain”, Kundō Koyama fait du “yudō”, la « voie du bain », un pilier de la culture japonaise traditionnelle.
-
La statue de Hachiko, un symbole de fidélité envers l’homme
Située devant une sortie de la gare de Shibuya, à Tokyo, cette figure de bronze rend hommage à un chien devenu célèbre dans le monde entier.



