L’exposition “Shōji Kamoda et IM MEN” retrace la trajectoire d’un dialogue silencieux

Les œuvres du céramiste et les vêtements de la ligne masculine signée Issey Miyake se font ici écho, au-delà des époques et des disciplines.

28.04.2026

TexteNatsuko Konagaya

Dans l’espace d’exposition, neuf séries inspirées des œuvres de Kamoda sont présentées aux côtés des textiles.

Présentée au Musée national d’art moderne de Kyoto, dans le quartier d’Okazaki, l’exposition Shōji Kamoda et IM MEN propose une tentative de croisement entre deux champs a priori distincts : l’artisanat et la mode. Les œuvres du céramiste Shōji Kamoda et les vêtements de la ligne masculine IM MEN, signée Issey Miyake, entrent ici en résonance, au-delà des époques et des disciplines, dans un dialogue discret.

Lancée en 2021, IM MEN prolonge et actualise la pensée du « vêtement en une pièce de tissu » chère à Issey Miyake, tout en explorant de nouvelles possibilités de création. Sa collection printemps-été 2026 a puisé son inspiration dans l’univers formel de Shōji Kamoda.

Né en 1933 et disparu en 1983, Shōji Kamoda occupe une place singulière dans l’histoire de la céramique japonaise. Né à Osaka, formé à Kyoto, il développe son travail à Mashiko puis à Tōno. Ses œuvres se caractérisent par une matière brute, parfois rapprochée de l’esthétique Jōmon, des formes tendues et des motifs minutieusement construits. Elles dégagent une présence qui trouble la perception.

La série “Urokomon”, au cœur de la collection. Motifs, textures et reliefs y sont minutieusement transposés dans le textile.

« Plus que quelque chose de beau ou d’agréable, c’est une sensation légèrement déstabilisante qui m’a attiré », explique Sen Kawahara, en charge du design et de l’ingénierie chez IM MEN. Face aux œuvres de Kamoda, il perçoit une autre échelle de valeurs, distincte des critères esthétiques établis. « Il m’a semblé qu’il existait un lien entre la manière dont Issey Miyake a développé un vêtement presque artisanal, et cette beauté à la fois simple, puissante, mais aussi profondément structurée. »

La céramique et le vêtement relevant de registres distincts, il ne s’agissait pas d’en proposer une transposition directe. L’attention s’est portée sur les textures, les nuances et, en particulier, sur la qualité mate des surfaces, afin de les traduire dans le textile.

« Le titre de la collection printemps-été 2026, “Dancing Texture”, doit son nom à l’impression de mouvement qui émane de chaque texture, conçue comme un volume. Dans le processus de création, il existe ce moment où l’on entre dans une forme de concentration absolue. Une sensation proche de la danse, lorsque le corps se met à bouger naturellement au rythme de la musique. J’ai fortement ressenti cette dimension dans les œuvres de Kamoda », précise Kawahara.

Il poursuit : « Bien qu’il soit une figure reconnue dans le monde de la céramique, il reste encore relativement peu connu du grand public. Nous espérons que cette exposition offrira une porte d’entrée vers son œuvre, et que de nouvelles rencontres naîtront à l’intersection de la mode et de l’artisanat. »

Une pièce que Sen Kawahara dit avoir eu envie de porter, et qui constitue le point de départ de la collection. Sur un tissu à rayures teintes dans la masse, une impression numérique originale est superposée, traduisant effets d’estompe et variations.

Dans l’espace d’exposition, les pièces emblématiques de la collection printemps-été 2026 sont présentées en regard des œuvres de Kamoda qui les ont inspirées, comme si elles engageaient une conversation. Parmi elles, la série “Urokomon”, cœur de la collection, s’inspire des motifs et de la texture de Jarre colorée (1971), traduits à travers une technique appelée bonding opal. Afin de restituer cette surface mate, près de soixante-dix combinaisons de matériaux ont été expérimentées. La “Curviness Shirt”, quant à elle, reprend les bandes de couleur nettement affirmées de Vase (1978).

Série inspirée de “Jarre colorée” (1975), caractérisée par le contraste entre un fond mat et des motifs de vagues blanches. Huit types de fils sont utilisés pour restituer textures, nuances, jusqu’à l’effet de réflexion des particules de terre à la lumière.

Une collection développée à travers des approches multiples, en écho à la démarche de Shōji Kamoda (des formes vues en plongée aux motifs déployés en surface), témoignant d’un travail prolongé au contact de la matière.

Ces textiles ont été développés sous la direction de Nobutaka Kobayashi, en charge du design et de l’ingénierie textile chez IM MEN. « En découvrant le travail de Shōji Kamoda, le désir de donner forme à cette énergie s’est imposé. Plus encore que les textures ou les couleurs, c’est la force avec laquelle il aborde le processus de création qui nous a marqués », explique-t-il. Les recherches menées dans des ateliers à Kyoto, Shiga et Okayama, en collaboration avec des artisans, ont conduit à faire évoluer les méthodes de production.

Ces matériaux prennent ensuite forme dans le vêtement sous la direction de Yuki Itakura, en charge du design et de l’ingénierie pour IM MEN. Il s’est attaché aux compositions caractéristiques des œuvres de Kamoda, où des motifs à symétrie centrale se déploient comme pour envelopper la forme du vase, ou bien aux relations entre forme et motif, ainsi qu’à la diversité des expressions où se superposent éléments géométriques et organiques. À partir de ces éléments, les créations ont été développées tantôt à partir du motif, tantôt à partir de la silhouette, donnant lieu à une diversité d’expressions. 

En près de vingt ans de pratique, Shōji Kamoda a développé un langage singulier. L’exposition offre une occasion rare d’en découvrir des œuvres majeures.

De son côté, Tomohiro Daichō, conservateur principal au Musée national d’art moderne de Kyoto, souligne la rigueur du processus créatif de Kamoda : « Chaque étape est pensée avec précision. Il ne s’agit pas de laisser place au hasard, mais de progresser en ayant une vision claire du résultat final. Même les déformations sont envisagées en amont, et intégrées dans une réflexion sur la manière d’intervenir. Cela témoigne d’une maîtrise technique et d’une volonté très affirmée. »

Il insiste également sur la manière dont Kamoda puise dans la nature et les formes classiques, non pour les citer, mais pour les réinterpréter à travers son propre point de vue, recomposant les relations entre forme et ornement. « Ce que l’on voit dans ses œuvres n’est pas la source elle-même, mais son interprétation — autrement dit, son regard. »

Une posture qui trouve un écho direct dans la démarche d’IM MEN. Il ne s’agit pas de reproduire un objet tel quel, mais de le traduire, à travers une interprétation propre, dans d’autres matériaux et d’autres structures. Ce qui relie ces approches tient à une même volonté de se confronter à l’essence de la création. L’exposition esquisse ainsi, avec retenue, une nouvelle relation entre ceux qui créent et ceux qui reçoivent, et laisse entrevoir les possibles qui en découlent.

“Shōji Kamoda et IM MEN”

Musée national d’art moderne de Kyoto, 1er étage (lobby)

26-1 Okazaki Enshōjichō, Sakyō-ku, Kyoto 606-8344

Du 28 mars au 21 juin 2026

www.momak.go.jp/English/