À Kyoto, un café japonais niché dans la montagne

Muge Sanbō, la partie café du célèbre restaurant étoilé au Michelin Kikunoi, est renommée pour sa “triple portion de glace au matcha premium”.

18.03.2026

Texte et photographiesKazushi Takahashi

Journaliste et photographe de mode, Kazushi Takahashi détourne son regard des podiums pour s’intéresser à la beauté qui se niche dans le quotidien. Diplômé de l’université Meiji et du Bunka Fashion College, il débute sa carrière comme éditeur au sein de Bunka Publishing Bureau (MR High Fashion, Soen). Devenu free-lance, il parcourt aujourd’hui le Japon pour écrire, photographier et mettre en scène des récits où la mode croise l’artisanat, le design et la culture, partageant ce qu’il découvre dans chaque numéro de Pen.

© Kazushi Takahashi

Est-ce vraiment un parfait… ?
Le nom inscrit au menu est pourtant sans ambiguïté : “Muge Sanbō – Parfait au matcha intense.”
Bien sûr, il s’agit bel et bien d’un parfait. Mais si l’on devait décrire cette douceur au plus près de l’expérience vécue, ce serait plutôt :
« trois énormes boules de glace au matcha, accompagnées de quelques toppings ».
Quoiqu’il en soit, on continue d’y manger, de bon coeur, une glace au matcha élaborée à partir de généreuses quantités de feuilles de thé de la plus haute qualité.
Pour les amateurs de glace au matcha, c’est un dessert somptueux, presque irréel.
À l’inverse, ceux qui attendent d’un parfait une succession de saveurs et de textures pourraient juger l’ensemble « too much ».
Mais ce renoncement à toute notion d’équilibre rend l’expérience d’autant plus mémorable.

© Kazushi Takahashi

Lors d’un voyage à Kyoto en novembre 2025, j’ai enfin pu me rendre dans ce café célèbre que l’on retrouve immanquablement dans les guides touristiques : Muge Sanbō Salon de Muge.
Une adresse où l’on savoure parfaits au matcha et warabi-mochi en contemplant un jardin. Sa réputation — celle d’un lieu pris d’assaut par une clientèle féminine au point qu’il serait presque impossible d’y entrer — m’avait jusqu’alors dissuadé d’y mettre les pieds, malgré ma curiosité persistante.

© Kazushi Takahashi

Un jour de semaine, début novembre, sous un ciel couvert, je me suis pourtant aventuré à gravir la colline, sans raison particulière, simplement avec l’intuition qu’« il y aurait peut-être de la place ». Résultat : une entrée fluide, et même le luxe d’occuper seul un comptoir en bord de fenêtre.
(À l’exception des repas du déjeuner, l’établissement ne prend pas de réservations.)
En fin d’après-midi, le jour de mon retour à Tokyo, ce moment passé à contempler le jardin m’a offert une parenthèse paisible pour repenser au voyage.

© Kazushi Takahashi

La salle principale, dotée de tables, était presque pleine, et j’avais l’impression que près de 80 % des clients étaient des touristes étrangers venus d’Occident, d’Asie ou d’ailleurs. J’étais le seul Japonais, et le seul homme seul. Pouvoir m’installer dans l’espace du comptoir, aménagé à part, a été un vrai plaisir : le silence y régnait.
« Peu de clients choisissent le comptoir, mais à cette heure-ci, la vue sur le jardin y est peut-être plus agréable », m’a expliqué une jeune employée.

© Kazushi Takahashi

Le jardin ne ressemble ni aux jardins secs parfaitement ordonnés des temples et sanctuaires, ni aux tsubo-niwa méticuleusement entretenus des machiya. Il est plus libre, presque un peu sauvage.
Car ici, on est véritablement en pleine montagne.
Le nom même de l’établissement, Sanbō (“refuge de montagne”) prend tout son sens.
Situé dans le quartier de Higashiyama, non loin du Kiyomizu-dera et de Gion, le café est accessible depuis la station Gion-Shijō, mais il faut compter vingt à trente minutes de marche.
Cette relative difficulté d’accès participe aussi, sans doute, au charme des cafés de Kyoto.

© Kazushi Takahashi

Même si les prix peuvent sembler élevés, ils se justifient pleinement lorsqu’on considère l’expérience dans son ensemble, imprégnée de l’atmosphère de l’ancienne capitale. Le positionnement haut de gamme de Muge Sanbō tient aussi à ses origines : il s’agit du volet café du célèbre restaurant Kikunoi, triplement étoilé au Guide Michelin Kyoto–Osaka 2024.
À Kyoto, une autre adresse Muge Sanbō existe d’ailleurs en version salon de thé au sein du grand magasin Kyoto Takashimaya.
Pour qui souhaite simplement déguster un dessert, l’accès y est plus aisé.
Mais pour une première visite, mieux vaut gravir la montagne.
Et lorsque l’envie de revivre ce souvenir se fera sentir, alors seulement, on pourra pousser la porte du grand magasin.

© Kazushi Takahashi

Après le dessert, un thé chaud est servi, réchauffant doucement un estomac refroidi par la glace.
J’avais commandé le parfait seul, sans boisson, et je ne l’ai pas regretté.
Une véritable confrontation, presque un duel, face à la glace au matcha.
J’ai brisé sans ménagement la silhouette spectaculaire du dessert, y plantant franchement ma cuillère.
À vrai dire, il ne me reste en mémoire que le goût de la glace. Rien d’autre. (rires)

© Kazushi Takahashi

À Tokyo, là où je vis, je ne fréquente presque jamais les cafés en dehors du cadre du travail — sauf quelques rares coffee shops.
Même lorsque l’intérieur est charmant, il suffit de sortir pour que le tumulte urbain trouble aussitôt l’esprit.
Le temps passé à l’intérieur est trop bref pour s’y sentir vraiment apaisé.
L’agitation constante, le va-et-vient des clients sont aussi des raisons qui freinent l’envie d’y retourner.

À Kyoto, en revanche, la sérénité accompagne aussi bien le chemin vers le café que la promenade qui suit.
À chaque pas, on rencontre la tradition japonaise.
Passer du temps dans un bel espace d’architecture japonaise aiguise la sensibilité ; le paysage extérieur qui s’offre ensuite au regard semble soudain différent.
C’est pour ces instants d’exception, propres aux cafés de Kyoto, que l’on se surprend toujours à revenir.