Kanade Hamamoto mobilise la photographie, les mots et le son pour faire émerger les « souvenirs » des lieux

Son oeuvre “ー・・” (Chō Tan Tan) a été récompensée en 2026 du prestigieux prix Kimura Ihei de la photographie.

21.08.2026

TexteHiroyasu Yamauchi PhotographiesSeiichi Saito

Kanade Hamamoto est née en 2000. Elle explore différentes formes d’expression, notamment la photographie et l’enregistrement de terrain, pour documenter et donner forme aux « souvenirs » qui imprègnent les personnes et les lieux. Elle fonde sa maison d’édition indépendante, Shinju Shuppan, en 2025. En 2026, elle reçoit le prix Kimura Ihei de la photographie pour son œuvre “ー・・” (Chō Tan Tan).

Elle explore les « souvenirs » qui imprègnent les lieux en mobilisant tout à la fois la photographie, les mots et le son. Kanade Hamamoto a été lauréate du prestigieux prix Kimura Ihei pour son œuvre ー・・ (Chō Tan Tan), présentée en exposition et publiée sous forme de livre de photographies en 2025.

« J’ai toujours pensé mener une vie loin des prix alors j’ai été très surprise. Mais je suis reconnaissante que cette récompense m’ait donné l’occasion de faire connaître plus largement mon travail. Récemment, un lycéen m’a dit : “J’ai acheté votre livre avec l’argent de mon petit boulot.” Ça m’a vraiment fait plaisir. »

L’œuvre primée, ー・・, prend pour point de départ un épisode historique lié à l’opération Fukuryū, une mission suicide imaginée à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour attaquer les forces ennemies depuis les fonds marins.

Vue de l’exposition organisée en 2026 à la Sony Imaging Gallery de Ginza pour célébrer le 50e prix Kimura Ihei de la photographie. Des bouées marines ont été disposées dans l’espace et le son des vagues diffusé afin de restituer l’atmosphère du lieu.

« Je prends souvent la voiture le long du littoral de Kamakura. Un jour, un ami qui était avec moi m’a montré une cavité creusée dans la roche près d’Inamuragasaki en me disant : “Il paraît que c’est un vestige militaire.”

Cela m’a intriguée et, en faisant quelques recherches, je suis tombée sur des informations indiquant qu’elle était liée à l’unité spéciale Fukuryū. Lorsque j’ai appris que de nombreuses personnes étaient mortes au cours de leur entraînement, qui se déroulait avec un équipement de plongée rudimentaire, j’ai eu l’impression qu’elles se trouvaient peut-être encore là, sous l’eau, tout près de cette plage où je viens habituellement m’amuser avec mes amis. J’ai alors ressenti le besoin de laisser une trace de cette histoire sous une forme ou une autre. »

À partir de ce moment-là, elle a commencé à se rendre à plusieurs reprises à Yokosuka, où l’opération Fukuryū avait été conçue et où les soldats s’étaient entraînés. À chaque visite, elle prenait des photographies, enregistrait les sons du lieu et consignait dans son journal ce qu’elle avait vu et les réflexions que cela lui inspirait. C’est en rassemblant patiemment ces différentes traces que l’œuvre a peu à peu pris forme.

« Je voulais montrer qu’il y a 80 ans, les membres de Fukuryū se trouvaient exactement à l’endroit où je me tenais à mon tour. Pour y parvenir, j’ai utilisé tout ce dont je pouvais disposer : photographie, texte, son… »

Le titre pour le moins énigmatique de l’œuvre vient du signal utilisé par les membres de Fukuryū. Une fois arrivé au fond de la mer, le plongeur tirait sur la corde attachée autour de sa taille selon une séquence « long-court-court » (chō tan tan), afin de signaler son arrivée à ses camarades restés à la surface.

Quelques-uns de ses livres préférés. Parmi ses lectures figurent non seulement les documents et ouvrages liés à la réalisation de “ー・・” (Chō Tan Tan), mais aussi des recueils de poésie de Shuntarō Tanikawa, Rin Ishigaki et Sachiko Yoshihara, qu’elle aime parcourir régulièrement.

ー・・ a été présenté à la Yokohama Civic Art Gallery et publié parallèlement sous la forme d’un ouvrage accompagné d’un disque vinyle 7 pouces. Pour pouvoir créer exactement l’objet qu’elle avait en tête, Kanade Hamamoto a alors décidé de fonder elle-même sa propre maison d’édition.

« En observant le monde de la photographie, j’ai constaté qu’il y avait de moins en moins d’environnements et d’occasions permettant de publier librement des livres. Je me suis dit que, dans ce cas, je n’avais qu’à le faire moi-même, et j’ai commencé à publier des ouvrages. À terme, j’aimerais aussi produire les livres d’autres personnes et les accompagner dans leurs projets. »

Si elle réfléchit à chaque fois aux moyens et aux méthodes les plus adaptés à ce qu’elle souhaite exprimer, la photographie demeure au cœur de sa démarche.

“untitled” (2018). Bien qu’elle ait toujours vécu entourée d’appareils photo numériques depuis sa naissance, Kanade Hamamoto réalise essentiellement ses œuvres sur pellicule. « Ce qui est amusant, c’est qu’on ne peut pas toujours photographier exactement comme on l’avait imaginé », explique-t-elle.

« Quand j’ai envie de comprendre ou d’étudier quelque chose, ou lorsqu’un événement me bouleverse profondément, ma première réaction est de prendre mon appareil photo et de sortir. Pour moi, la photographie est ma “première langue”.

J’ai commencé à prendre des photos au lycée. Un jour, j’ai trouvé chez moi un vieil appareil photo jetable et j’ai décidé de faire développer la pellicule. Des photos de mes parents datant de plusieurs dizaines d’années sont alors apparues. Ils s’étaient photographiés l’un l’autre pendant une sortie pour admirer les cerisiers en fleurs, et les images étaient vraiment très belles. Mais comme la pellicule avait été laissée à l’abandon pendant longtemps, les photos étaient devenues étranges, recouvertes d’une sorte de brume violette inquiétante. C’est là que j’ai découvert ce qui me plaisait dans la pellicule.

J’ai immédiatement acheté un reflex argentique et j’ai commencé à apprendre depuis zéro à manipuler l’ouverture, la vitesse d’obturation et tous les autres réglages. Au début, je n’y arrivais pas très bien, et il m’est même arrivé de développer une pellicule sur laquelle rien n’avait été photographié. Mais cela aussi m’amusait. Je suis devenue de plus en plus passionnée. »

Elle travaille actuellement sur une série intitulée VANISHING POINT.

“VANISHING POINT exhibitions in liminal zones vol.2”, un zine publié en 2026 qui rassemble la série sur laquelle elle travaille actuellement.

« J’aime faire de longs trajets en voiture et, lorsque je me déplace, je cherche toujours des endroits où je pourrais organiser une exposition sauvage. En installant spontanément une exposition en extérieur, j’aimerais pouvoir modifier, ne serait-ce qu’un peu, la situation du lieu. On peut prendre des photographies librement, mais dès qu’il s’agit de les montrer, il faut commencer à se demander comment les encadrer, si la composition sur le mur est correcte, si les photos sont bien droites, etc.

Je me suis toujours dit qu’il devait y avoir un moyen d’éviter toutes ces contraintes. J’aimerais pouvoir faire les choses de manière plus légère. L’idéal serait de pouvoir exposer immédiatement les photographies que je viens de prendre, directement sur place. Je cherche actuellement comment y parvenir. »

Le travail de Kanade Hamamoto semble ainsi appelé à évoluer vers des formes toujours plus multiples et transversales.

PICK UP

Livre de photographies -・・ (Chō Tan Tan)

Publié en 2025 par Shinju Shuppan, la maison d’édition fondée par Kanade Hamamoto elle-même, cet ouvrage a pour auteure et éditrice la photographe. Outre ses photographies, il rassemble des textes issus notamment de ses journaux intimes, ainsi qu’un disque vinyle contenant des enregistrements sonores réalisés à Yokosuka.

PERSONAL QUESTIONS

Quel a été le tournant de votre vie ?

Le moment où j’ai créé ma propre maison d’édition, Shinju Shuppan (Perle éditions). Avec le recul, je pense que c’est à cet instant que j’ai donné une forme concrète à ma détermination de vivre comme quelqu’un qui laisse des traces.

 

Quel est votre endroit préféré ?

Ma voiture. Quand je conduis la nuit dans les environs de Yuigahama, je peux prendre une grande inspiration. C’est aussi dans ma voiture que je réfléchis le plus souvent, et comme c’est mon principal moyen de déplacement, on peut aussi dire que ma voiture est mon lieu de travail.

 

Quel est votre plus ancien souvenir ?

Je me souviens d’avoir eu très peur, vers l’âge de deux ou trois ans, d’un jouet en forme de crevette panée qui bougeait, au point de fondre en larmes. Il est possible que je m’en souvienne parce que la scène a été filmée et que j’ai pu revoir la vidéo. Les souvenirs sont quelque chose d’étrange et de fascinant.

 

Quel artiste admirez-vous particulièrement ?

Sophie Calle et Boris Mikhaïlov. Tous deux ont un style extrêmement affirmé, tout en faisant ce qu’ils ont envie de faire à chaque moment. J’aime cette liberté, cette légèreté qui leur permettent de ne se laisser enfermer dans rien.