Par le montage, le photographe Mathieu Pernot confronte son regard à celui de ses sujets
De ses rencontres avec les communautés tsiganes ou avec les migrants, il compose une œuvre qui met en valeur la complexité des points de vue.

“Ana”, Paris, 2012 (extrait de “Les Gorgan”) © Mathieu Pernot. Après les avoir rencontrés à Arles lors de ses années d’étude, Mathieu Pernot a retrouvé et photographié la famille Gorgan à de nombreuses reprises, construisant avec eux un projet collaboratif inédit.
Pour Mathieu Pernot, la photographie est avant tout un art de la rencontre où le réel a plus de force que l’idée que l’on s’en fait. Son œuvre fondamentale, Les Gorgan, poursuivie tout au long de sa vie, en est la parfaite illustration.
Encore étudiant à l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles dans les années 1990, Mathieu Pernot s’intéresse aux populations tsiganes établies dans le sud de la France et se met à photographier cette famille. Puis dix ans passent et ils se retrouvent. Le photographe a alors un déclic. Plutôt que de porter son regard sur une communauté, il s’attache aux destins individuels de ses membres, Ninaï, Giovanni, Mickael et tous les autres.

“Mickael”, Avignon, 2001 © Mathieu Pernot. Dans la série des “Hurleurs”, le photographe saisit des proches de personnes emprisonnées venus prendre de leurs nouvelles aux abords d’un établissement pénitentiaire.
Avec eux, il a tissé une amitié tout en saisissant l’essence de leur quotidien, des portraits posés aux scènes de vie les plus intimes rythmées par les naissances ou les morts. La série des Hurleurs qui prennent des nouvelles de leurs proches emprisonnés en criant depuis l’extérieur de l’établissement pénitentiaire est particulièrement saisissante. Au côté des clichés de la famille réalisés par le photographe figurent ceux immortalisés par les Gorgan, sans aucune hiérarchie. Pour parler de la série, ces derniers disent d’ailleurs « nos photos ». Une œuvre à mi-chemin entre l’album de famille et le travail ethnographique qui donne un aperçu fugace de la culture tsigane, sans complaisance.
« Pour moi, il n’y a pas d’autorité du regard, eux-mêmes se représentent », affirme le photographe. « Regarder quelque chose, ce n’est pas avoir un seul point de vue. Selon l’endroit, le moment où l’on se trouve, on voit des choses différentes et c’est là qu’il y a quelque chose de juste ». Ce projet collaboratif, dont le photographe est le plus fier, aboutit à une exposition en 2017 lors du festival des Rencontres de la Photographie d’Arles. Fait rare, les sujets des images sont présents en chair et en os lors de l’évènement. Une expérience bouleversante pour les visiteurs, renouvelant la manière dont on regarde une photographie, et une forme de reconnaissance pour les Gorgan avec cet hommage dans leur ville d’origine.
Un regard en mouvement

“Mickael”, Arles, 2017 © Mathieu Pernot. Depuis plus de trente ans, le photographe suit les membres de la famille Gorgan dont il a vu les enfants grandir. Ici Mickael, photographié plus haut dans la série des “Hurleurs”.
Grâce au montage, Mathieu Pernot parvient à raconter la complexité des points de vue. Il varie également les formats. Dans le livre Les Gorgan 1995-2015, les images en couleur succèdent ainsi à celles en noir et blanc et entre elles s’interposent des clichés de photomaton et quelques rares archives.
Lorsque je le rencontre dans son atelier parisien, il parcourt justement d’anciens albums ayant appartenu à des soldats soviétiques et japonais lors des guerres du XXe siècle et dont il fait collection. Son oeuvre photographique s’accompagne souvent d’un travail de documentariste. « Ce qui m’intéresse ce sont les questions de dialectique des images, un regard en mouvement qui associe librement des choses pour produire du sens », explique-t-il.

Mathieu Pernot dans son atelier à Paris, en juillet 2026 © Rebecca Zissmann
Cette approche se retrouve dans une autre de ses œuvres majeures, L’Atlas en mouvement, qui aborde le sujet de la migration et fait référence à L’Atlas mnémosyne d’Aby Warbug (1921-1929). Habitué au temps long et à travailler à proximité avec les Gorgan, Mathieu Pernot plonge dans l’actualité de la crise migratoire qui s’intensifie de manière tragique en Europe dans les années 2010.
Photographiant d’abord des exilés dormant dans des sacs de couchage dans Paris, il se rend ensuite dans la « jungle de Calais » au nord de la France, un camp désormais désert, puis sur l’île de Lesbos, où des familles entières vivent dans des campements devenus permanents. Il réalise alors que la parole des personnes migrantes manque aux images.
En écoutant leurs récits, Mathieu Pernot comprend qu’elles ont beaucoup à lui apprendre. Mohamed Abakar est l’une d’elles. Ce photographe soudanais lui fait remarquer que les statues parisiennes sont recouvertes de bâches en hiver pour les protéger du froid. Le patrimoine historique bénéficie de plus de prévenance que les personnes qui tentent de survivre dans la rue. Ses photographies de réfugiés se tenant à côté de ces monuments emballés sont mises en regard de celles de personnes endormies de Mathieu Pernot dans la série.

“Sans titre”, Paris, 2009 © Mathieu Pernot.

“Statue de Champollion recouverte”, Collège de France, Paris, 2018 © Mathieu Pernot. Dans “L’Atlas en mouvement”, le photographe met en regard des photographies de personnes migrantes endormies dans des sacs de couchage pour se protéger du froid dans la rue et celles de monuments couverts de bâches en hiver. Une juxtaposition lourde de sens.
Restituer la puissance du réel
Avec L’Atlas en mouvement (2009-2022), Mathieu Pernot construit donc à nouveau un projet en collaboration avec ses sujets. Mais cette fois-ci, il part de récits particuliers pour retracer une histoire des savoirs dont les personnes migrantes sont héritières. L’alphabet grec n’est-il pas issu lui-même de la migration ? Le photographe inclut ainsi des cartes du ciel réalisées par Muhammad Ali Sammuneh, un astronome syrien, ou bien d’anciennes planches anatomiques annotées par Maryam Azimi, une docteure afghane, dans sa langue.
Au départ, il n’imaginait pas que le projet prendrait cette forme. « Je n’ai pas de vision globale mais je suis pris pas des moments, des envies, des idées. Et surtout des circonstances », décrit-il. « La photographie, c’est avant tout être quelque part, à un moment ».

Mathieu Pernot montre deux pages du livre “L’Atlas en mouvement” sur lesquelles ont été reproduites des cartes du ciel tel qu’il était lors de différentes étapes de l’exil de l’astronome syrien Muhammad Ali Sammuneh. Paris, juillet 2026 © Rebecca Zissmann

Mathieu Pernot désigne les légendes ajoutées en dari (dialecte persan parlé en Afghanistan) par la docteure Maryam Azimi sur d’anciennes planches d’anatomie. Paris, juillet 2026 © Rebecca Zissmann
Souvent, les photographies de Mathieu Pernot suggèrent plus qu’elles ne montrent. Ainsi de ses photographies de nature après le passage des migrants ou de bâtiments au bord de l’effondrement dans la série La ruine de sa demeure (2019-2021). Dans cette dernière, il refait le voyage au Moyen-Orient effectué par son grand-père, lui-même photographe, des décennies plus tôt. Aux ruines antiques et sites touristiques immortalisés par son aïeul succèdent celles des ruines modernes, causées par les guerres et autres maux contemporains, capturées par Mathieu Pernot.
« J’aime bien qu’il y ait quelque chose de la trace, de la fragilité, que la photographie permette d’interroger et de capter, sachant que peut-être le lendemain, cette chose-là ne sera plus là », détaille-t-il. Depuis son premier projet, lorsqu’il photographiait l’internat de son lycée, Mathieu Pernot s’intéresse aux bâtiments, des habitations aux prisons. L’absence de présence humaine n’enlève rien à la force de ces images souvent plus efficaces que des mots pour raconter l’histoire de leurs occupants.

Beyrouth, Liban, 2020 © Mathieu Pernot. Dans “La ruine de sa demeure”, le photographe part sur les traces de son grand-père lors d’un voyage au Moyen-Orient et retourne sur certains lieux photographiés par son aïeul.

Homs, Syrie, 2020 © Mathieu Pernot. En photographiant des bâtiments sur le point de s’effondrer, Mathieu Pernot tente de préserver la mémoire d’anciens lieux habités.
« Pour moi, l’art du photographe c’est d’arriver à voir la puissance du réel et de trouver le langage, la forme, quelque chose qui va permettre de restituer d’une façon particulière un évènement, une histoire, un lieu » conclut-il.
En maniant différents corpus d’images, Mathieu Pernot nous invite ainsi à déplacer notre regard et à aborder le réel autrement. S’il affirme que ses photographies ne permettent pas de le changer, elles peuvent au moins en révéler la complexité et faire surgir, dans l’écart entre deux images, de nouvelles façons de le regarder.

Mathieu Pernot devant son atelier parisien, juillet 2026 © Rebecca Zissmann