La nouvelle génération de photographes expérimentaux japonais

Avec des projets de plus en plus fondés sur la recherche ou menés en collectif, ils ne cessent de repousser les limites du médium.

01.09.2026

Texte et éditionMasanobu Matsumoto

« La photographie est une forme d’expression née de l’expérimentation, et l’on peut dire que l’histoire de la photographie s’est construite à travers une succession d’expériences », explique le photographe Taisuke Koyama.

Parallèlement à la création et à la présentation de ses propres œuvres expérimentales, photographiques et vidéo, il mène des recherches autour de la photographie à travers TOKYO PHOTOGRAPHIC RESEARCH, un collectif qu’il dirige, principalement composé de photographes. Il nous présente ici plusieurs artistes contemporains qui, chacun à leur manière, repoussent les limites du médium.

Taisuke Koyama est un photographe né en 1978 à Tokyo. Directeur de TOKYO PHOTOGRAPHIC RESEARCH, il participe également à la conception de YAU (Yurakucho Art Urbanism), un programme d’innovation fondé sur l’art. En décembre 2025, il a publié “TPR Book #01 : 200 ans d’expression photographique expérimentale” (TOKYO PHOTOGRAPHIC RESEARCH).

Deux siècles après son invention, l’expression photographique ne cesse d’être explorée par les artistes de chaque époque. Lorsqu’on lui demande où elle en est aujourd’hui, Koyama constate qu’elle se diversifie et se fragmente toujours davantage.

« Ce qui me semble particulièrement intéressant, c’est la multiplication des projets fondés sur la recherche. De plus en plus d’artistes ne se contentent pas de s’appuyer sur leurs propres sensations ou émotions : ils cherchent à comprendre comment regarder le monde extérieur, comment entrer en relation avec lui, ou encore comment se confronter à des histoires et des événements jusque-là méconnus. Leurs œuvres naissent de ce processus de recherche. On observe également une pratique de plus en plus marquée de la photographie comme matériau, et non plus seulement comme moyen d’enregistrer le réel, avec des œuvres qui se déploient jusqu’à devenir de véritables expériences spatiales. »

 

Une pratique collective ou assistée par l’IA

Ces dernières années, la manière même dont on envisage la figure du photographe a également évolué.

« En Europe notamment, les duos et les collectifs de photographes sont de plus en plus nombreux. Traditionnellement, au Japon en particulier, l’expression photographique était souvent associée à la photographie personnelle, ou shi-shashin, et donc à l’idée que l’œuvre devait refléter la vie et l’expérience individuelles de l’auteur. Aujourd’hui, de nombreux photographes s’affranchissent de cette conception et s’intéressent davantage à la manière dont ils peuvent manipuler le médium et créer une expérience visuelle. Les pratiques en duo ou en collectif me semblent s’inscrire dans le prolongement de cette réflexion. »

On voit également apparaître de nombreuses œuvres qui construisent leurs images en collaboration avec l’intelligence artificielle, ou qui interrogent l’acte même de « voir » et celui de « photographier ».

« Ce que l’on peut dire, de manière générale, c’est qu’à une époque où l’IA permet de générer librement des images, la question de “ce que l’être humain doit penser en tant que personne qui photographie” est peut-être devenue un thème commun à de nombreux artistes. »

Les six jeunes artistes sélectionnés par Koyama pour cet article repoussent eux aussi, chacun à leur manière, les possibilités offertes par le médium photographique. À travers leurs pratiques, c’est sans doute l’état actuel de la photographie qui se dessine.

Une poésie du réel tissée à partir de la recherche

“-・・ (Chō Tan Tan)”, 2025. Une photographie extraite de “-・・ (Chō Tan Tan)”, lauréat du 50e prix Kimura Ihei de la photographie. Le titre signifie « arrivé au fond de la mer », une suite de symboles inspirée d’un système de communication proche du code Morse autrefois utilisé entre les membres des unités sous-marines Fukuryū et les navires en surface. © Kanade Hamamoto

Kanade Hamamoto

Née en 2000, Kanade Hamamoto explore différentes formes d’expression en prenant des photographies à partir d’appareils cassés ou en effectuant des enregistrements de terrain afin de documenter les « souvenirs » qui subsistent dans les interstices entre humains, non-humains et lieux. En 2025, elle fonde sa maison d’édition indépendante, Shinjū Shuppan.

Lauréate cette année du prix Kimura Ihei de la photographie, elle a été récompensée pour -・・ (Chō Tan Tan), une œuvre née de sa participation au festival artistique SENSE ISLAND/LAND|感覚の島と感覚の地 2024, organisé à Yokosuka et sur l’île de Sarushima, une île restée largement préservée.

« Kanade Hamamoto est notamment connue pour ses expérimentations consistant à installer spontanément ses œuvres dans des lieux en ruine, mais c’est aussi une artiste profondément intéressée par l’histoire et la dimension propre aux lieux. Son travail présenté dans le cadre du festival trouve lui aussi son origine dans un fait historique : la mer de Yokosuka avait autrefois servi de terrain d’entraînement aux unités Fukuryū, des soldats kamikazes entraînés à se jeter à l’eau pour attaquer les navires ennemis en tant que mines humaines. Elle s’est également appuyée sur les témoignages écrits d’anciens membres de ces unités. Les paysages et les sons décrits dans ces récits l’ont tout particulièrement inspirée, et elle aurait commencé, au cours de son travail de terrain, à recueillir des scènes qu’ils auraient pu eux-mêmes avoir vues. »

L’œuvre est ainsi traversée par le souvenir douloureux de la guerre, mais Koyama souligne qu’il est tout aussi important de considérer que les photographies qui la composent montrent, avant tout, des paysages contemporains.

« La plupart sont en réalité des paysages actuels, que l’artiste elle-même décrit comme des scènes de la vie quotidienne. Je pense que l’un des attraits de cette œuvre réside justement dans la distance que l’on peut y percevoir entre les événements qu’elle a étudiés et sa propre réalité, celle d’une personne vivant aujourd’hui. » 

Des images sombres issues des sensations du quotidien

“光脈の下で~Underground archives~”, 2025. Cette œuvre prend pour sujet la sensation de l’obscurité imprimée dans le corps de Nanako Kobayashi au fil de journées passées dans un studio souterrain sans fenêtres, sous une lumière artificielle. La maîtrise de la technique photographique est également remarquable, notamment la beauté des tirages monochromes, qui contribue avec force à l’univers de l’œuvre. Un zine rassemblant cette série a également été publié. © Nanako Kobayashi

Nanako Kobayashi

Née en 2000 dans la préfecture de Fukuoka, Nanako Kobayashi est diplômée de l’Université polytechnique de Tokyo en 2022. Elle crée des installations mêlant photographie, son et autres médiums, à partir d’événements infimes du quotidien. Elle est également membre du collectif artistique GC magazine.

Jusqu’à présent, le quotidien du photographe était souvent mis en scène à travers une expression liée à sa propre vie et à ses souvenirs, comme dans la photographie personnelle. Mais une nouvelle génération d’artistes part de petits événements ou de sensations du quotidien pour les transformer librement en images, plutôt que de se contenter de les enregistrer sous la forme de simples instantanés. Nanako Kobayashi est l’une d’entre eux.

« Sa dernière œuvre, 光脈の下で ~Underground archives~, repose précisément sur une sensation intime issue de son quotidien. À cette époque, elle travaillait enfermée dans un studio souterrain, passait très peu de temps au soleil et vivait ses journées dans un espace sans fenêtres, éclairé uniquement par une lumière artificielle. Elle est partie de ce qu’elle voyait, des émotions qui y sont nées, mais aussi de sa perception de l’obscurité elle-même, pour transformer ces sensations en photographies à travers des motifs évocateurs. »

Dans un espace plongé dans l’obscurité, des photographies monochromes d’yeux et de mains, ainsi que des photographies transformées en objets, étaient présentées selon une approche proche de l’installation. L’artiste a également employé une nouvelle technologie permettant de modifier l’image en fonction de la manière dont elle est éclairée, ainsi que des projections vidéo sur les œuvres exposées. En combinant ces procédés variés, elle déploie son univers de manière presque tridimensionnelle.

Une nouvelle approche de la nature morte dont émergent des récits

“Pieces of Narratives”, 2025. Cette œuvre s’inspire de la narratologie, qui analyse la structure des récits, et se présente sous la forme d’une installation destinée à faire émerger les histoires latentes chez le spectateur. Elle met également en lumière la nature même de la photographie, dont l’interprétation est par essence laissée à celui qui la regarde et qui ne constitue jamais qu’un fragment d’un récit. © System of Culture

System of Culture

Fondé en 2017, System of Culture était un collectif artistique formé de trois personnes. Le projet se poursuit aujourd’hui sous le nom d’artiste de Toshimitsu Komatsu. Parmi ses livres photographiques figure “Pieces of Narratives” (United Vagabonds).

Dans le champ de la photographie, il existe un genre appelé « composition d’objets » ou « photographie de nature morte », qui repose notamment sur le choix, la disposition et la combinaison des sujets photographiés. Héritière de la tradition de la nature morte dans la peinture occidentale, cette pratique constitue depuis longtemps un terrain d’expérimentation. Toshimitsu Komatsu, qui poursuit son travail sous le nom de System of Culture, compte aujourd’hui parmi les artistes qui en explorent les frontières.

« Dans son nouveau projet, Pieces of Narratives, il élargit sa réflexion à la manière dont une histoire peut émerger d’une photographie et ouvre ainsi une nouvelle voie. L’un des aspects les plus remarquables de son processus de création est qu’il sélectionne les objets et les situations qui deviennent ses sujets à travers un dialogue avec l’IA. Il explique que cette méthode lui permet d’éliminer la part d’arbitraire de l’auteur. On peut donc, d’une certaine manière, considérer qu’il forme un duo avec l’IA. »

Cette nouvelle œuvre se compose de 31 photographies. Des motifs tels que des gants de boxe posés négligemment, une montre, un smartphone ou encore des vêtements abandonnés apparaissent à plusieurs reprises, incitant le spectateur à tenter de construire sa propre histoire. Lors de l’exposition personnelle consacrée à cette série, l’artiste a demandé à trois personnalités, l’écrivaine Awa Ito, la neuroscientifique Nobuko Nakano et l’artiste contemporain Rintarō Fuse, d’imaginer chacune un récit, présenté aux côtés des photographies.

Explorer l’acte même de voir à travers la photographie

“one day_2_1_1”, 2026. Des négatifs pris sous le même angle, en décalant progressivement la mise au point, sont assemblés puis tirés sur une seule feuille de papier photographique. L’œuvre s’inspire du personnage du scientifique spécialisé dans la conception des souvenirs dans le film “Blade Runner 2049”. L’artiste cherche ainsi à recomposer les détails pour faire émerger une scène issue de la mémoire. © Kei Murata

Kei Murata

Né en 1990 dans la préfecture de Niigata, Kei Murata est diplômé de l’Université des arts de Tokyo en 2016. Parmi ses expositions récentes figurent “Jelly” (Düsseldorf, 2026) et “NEW ANXIETIES” (Séoul, 2025).

Comment une image prend-elle forme ? Qu’est-ce que la photographie, au fond ? De plus en plus d’artistes choisissent d’affronter ces questions à travers leur pratique photographique. Kei Murata est de ceux-là. En reproduisant des tirages photographiques à partir de phénomènes optiques tels que la réflexion, la transparence ou la réfraction, il cherche non pas à saisir directement le motif lui-même, mais à capturer le point de vue de celui qui l’observe.

« Les œuvres qu’il a présentées lors de son exposition personnelle l’année dernière approfondissaient encore cette réflexion. Il photographiait un même motif depuis un angle identique, en faisant varier la mise au point, puis réalisait un tirage en combinant plusieurs négatifs. Il cherchait ainsi à multiplier une mise au point qui, en principe, devrait être unique. Contrairement à l’appareil photo, le regard humain perçoit le monde avec une parallaxe ; il est traversé par les mouvements du regard et les fluctuations de la conscience. Cette œuvre cherche à traduire cela par la photographie. »

Kei Murata avait auparavant réalisé des œuvres faisant appel à l’IA. Après avoir traversé cette période de création, il est également intéressant de voir qu’il revient aujourd’hui à une approche plus personnelle, centrée sur l’acte même de « voir ».

« Tirer » ou « photographier », repenser l’essence de l’acte photographique

“End Evening Nautical Twilight”, 2023. Le sujet de cette photographie est Shota Tsukiyama lui-même. Il a guidé par téléphone une autre personne située à plus de 500 mètres de distance et munie d’un appareil photo, lui indiquant quand déclencher. Selon ses propres termes, il s’agit d’un autoportrait à distance dans lequel l’artiste lui-même devient un objet d’observation. © Shota Tsukiyama

Shota Tsukiyama

Né en 1997 à Tokyo, Shota Tsukiyama développe ces dernières années des œuvres qui s’intéressent aux affinités entre le tir de précision et la photographie, en intégrant à ses processus de prise de vue des gestes liés à l’observation et à la reconnaissance. Il est également assistant directeur de TOKYO PHOTOGRAPHIC RESEARCH.

La photographie et le tir de précision ont en commun le terme anglais “shooting” : dans les deux cas, il s’agit de saisir une cible dans un cadre. Shota Tsukiyama s’intéresse à cet acte photographique, aux gestes qui l’accompagnent ainsi qu’aux outils employés, afin d’examiner autrement la manière de photographier et notre rapport au regard.

« Son exposition personnelle S.L.L.S., présentée cette année, avait précisément pour sujet le point de vue du chasseur. L’une des œuvres exposées s’appuyait sur le fait que le tir de précision repose sur une coordination avec un observateur. Il s’agissait d’un autoportrait de l’artiste réalisé par un photographe placé à distance, sous les instructions de Tsukiyama lui-même. Dans l’espace d’exposition figuraient également des photographies orange représentant le soleil. Lorsqu’un photographe prend une photo, il se place dos au soleil ; pour la personne photographiée, la lumière est alors si éblouissante qu’elle ne peut plus rien voir. Cette photographie montre donc ce que Tsukiyama lui-même voyait au moment où l’image précédente avait été prise. »

Pour cette exposition, l’artiste avait également fabriqué ses propres outils, parmi lesquels un appeau reproduisant le chant des oiseaux utilisé par les chasseurs, ainsi qu’un encens destiné à masquer l’odeur corporelle humaine. Il ne se contentait donc pas de présenter son concept à travers la photographie : il le déployait également dans l’espace à travers des objets en trois dimensions.

Un agrégat d’images qui flotte dans l’espace

“たぶんフクロウたちが飛んでいるところ (Tabun fukurō-tachi ga tondeiru tokoro)”, 2025. Vue de l’exposition présentée au WACCA Ikebukuro. Pour réaliser cette œuvre, l’artiste a également mené des recherches sur les quartiers environnants d’Ikebukuro et sur leurs habitants. Yuu Matsui (Takuya Sekikawa) s’intéresse notamment aux similitudes entre la quantité considérable d’images stockées sur les smartphones et les réseaux sociaux et le fonctionnement d’un virus, une réflexion qui nourrit sa pratique. © Yuu Matsui (Takuya Sekikawa)

Yuu Matsui (Takuya Sekikawa)

Né à Tokyo, Yuu Matsui commence à créer des oeuvres en autodidacte après avoir reçu le prix d’excellence du prix New Cosmos of Photography de Canon en 2016. Depuis 2022, il travaille sous le nom de Yuu Matsui (Takuya Sekikawa). Takuya Sekikawa était son camarade de lycée ; tous deux ont constaté une proximité de sensibilité comparable à celle des Tachikoma de “Ghost in the Shell”, ces intelligences artificielles dont les cerveaux peuvent partager un même cloud et synchroniser leurs connaissances et leurs expériences. Ils collaborent ainsi sur certains projets, lorsque cela est nécessaire.

Depuis ses débuts, Yuu Matsui (Takuya Sekikawa) explore de nouvelles formes d’expression en combinant photographie, vidéo, 3D et autres médiums, autour de deux thèmes principaux : “l’image numérique” et “les pandas et la maladie mentale contemporaine”.

たぶんフクロウたちが飛んでいるところ (Tabun fukurō-tachi ga tondeiru tokoro) est une installation présentée dans le complexe commercial WACCA, à Ikebukuro. L’artiste y a rassemblé plusieurs milliers d’images, provenant de ses propres archives mais aussi collectées auprès des personnes circulant dans le bâtiment, puis les a assemblées en un collage sur un tissu d’environ 100 mètres de long. Il a ainsi créé une immense forme flottante, comme si une accumulation d’images dérivait dans l’espace.

« Dans le domaine de la photographie, il existe une pratique appelée “found image”, qui consiste à réutiliser des images préexistantes. Dans son cas, cependant, il peut aussi bien prendre lui-même les photographies qu’utiliser celles des autres. Il ne semble pas établir de distinction sémantique entre les deux : il les traite de manière équivalente et cherche à voir quelles nouvelles images peuvent être générées à partir de cet ensemble. Le fait qu’il utilise également comme matériau des images stockées dans les smartphones, qui ne sont normalement jamais montrées à autrui, évoque par ailleurs l’IA et les grands modèles de langage qui se trouvent derrière elle. J’y vois une forme de contemporanéité. »