Le photographe Yuki Ueda raconte son voyage en Antarctique

Habitué aux régions les plus extrêmes de la planète, c’est avec émerveillement qu’il a capturé cette terre encore pour lui inconnue.

16.09.2026

Texte et photographiesYuki Ueda

Vue sur la péninsule Antarctique depuis le navire de croisière. Comme le raconte Yuki Ueda, « tout ce que je voyais était l’Antarctique » : à mesure que le navire avançait, le continent révélait de nouvelles facettes, parfois totalement inédites pour lui. Les blocs de glace flottant à la surface de la mer se multipliaient peu à peu, jusqu’à former d’immenses icebergs.

Un lieu fantasmé depuis son plus jeune âge

L’Antarctique était l’un de ces lieux dont je rêvais depuis l’enfance et que j’espérais un jour pouvoir découvrir. Lorsque l’on m’a proposé de partir en reportage là-bas, en 2022, j’ai répondu « J’y vais ! » sans même vérifier mon agenda. J’ai su par la suite que je devrais embarquer sur un navire de croisière pour participer à un voyage autour de la péninsule Antarctique, dans l’ouest du continent, et y réaliser des photographies. Ce n’était pas le genre d’aventure où je risque habituellement ma vie, mais une occasion pareille ne se présente pas souvent. Une porte venait soudain de s’ouvrir sur l’Antarctique et j’avais du mal à contenir mon impatience.

Enfant, je passais tant d’heures à feuilleter un atlas du monde qu’il était parti en lambeaux. Aux côtés des pyramides d’Égypte ou de l’Everest, dans l’Himalaya, l’Antarctique était l’un des endroits qui me faisaient le plus rêver. Que pouvait bien receler cette terre située à l’extrême sud, ce « pôle » du « Sud », littéralement au bout du monde ? Aujourd’hui recouvert de neige et de glace, l’Antarctique formait pourtant, il y a plusieurs centaines de millions d’années, une immense masse continentale appelée Gondwana, reliée notamment à l’Amérique du Sud, à l’Afrique et à l’Australie. Son climat était alors bien plus doux qu’aujourd’hui et de vastes forêts verdoyantes s’y étendaient.

La calotte glaciaire avance chaque jour peu à peu vers la mer, formant une plateforme de glace qui reste reliée à la terre tout en flottant sur l’océan. Elle finit par s’en détacher pour devenir un iceberg, qui dérive alors sur la mer avant de disparaître. Un paysage d’une grande beauté, façonné par l’échelle du temps propre à l’Antarctique.

À ces connaissances acquises pendant mon enfance se sont ajoutées, à l’âge adulte, quelques notions de base sur l’Antarctique, glanées au fil de mes voyages et de mon travail. Je savais par exemple que l’Antarctique n’appartient à aucun pays et constitue le seul endroit de la planète qui ne soit la propriété de personne. Qu’en lieu et place d’une législation nationale, il existe le traité sur l’Antarctique, auquel sont parties plusieurs dizaines de pays, dont le Japon, qui y mènent des missions d’observation et de recherche. Que cet accord couvre des domaines très variés, allant de mesures destinées à garantir la paix, comme l’interdiction des activités militaires et des essais nucléaires, à la protection de l’environnement. Je savais également qu’il est interdit de nourrir les animaux ou de s’en approcher de trop près : il faut par exemple rester à plus de cinq mètres des manchots et à plus de quinze mètres des phoques.

J’avais donc quelques connaissances sur l’Antarctique et j’en avais déjà vu des images, mais j’étais incapable d’imaginer à quoi ressemblait réellement cet endroit. Ma curiosité pour ce territoire dont je ne parvenais même pas à dessiner les contours ne cessait de grandir.

De Ushuaia à l’Antarctique, à bord d’un navire de croisière

Ushuaia, l’un des principaux ports de départ et d’arrivée des croisières en Antarctique. Derrière la ville s’étendent les montagnes des Andes, sculptées par les glaciers.

En mars 2023, le moment du départ pour l’Antarctique est enfin arrivé. Je me suis d’abord rendu à Santiago, la capitale du Chili, point de départ de mon voyage en Amérique du Sud. Au total, entre mon départ du Japon et mon retour, le périple devait durer environ trois semaines. Les deux premiers et les deux derniers jours étaient consacrés au trajet entre le Japon et l’Amérique du Sud.

Pour se rendre en Antarctique, il est généralement nécessaire de passer par un voyage organisé, et les croisières au départ d’Amérique du Sud comme celle à laquelle je participais constituent, m’avait-on dit, la formule la plus courante. Lorsque l’on ne rejoint pas un voyage organisé depuis le Japon, mais que l’on voyage individuellement avant de retrouver le groupe sur place, comme c’était mon cas, il faut simplement réserver soi-même ses vols jusqu’en Amérique du Sud. Finalement, « aller en Antarctique » ne rend pas la réservation d’un billet d’avion plus compliquée qu’un voyage à Paris ou à New York : une fois arrivé sur place, il suffit de rejoindre le groupe. Même en voyageant seul, je n’ai donc pas trouvé l’entreprise particulièrement insurmontable.

Côté climat, la température moyenne au pôle Sud peut descendre jusqu’à -50 °C, mais autour de la péninsule Antarctique, où je devais me rendre, elle devait être d’environ -10 °C au mois de mars. Habitué aux montagnes en hiver, je me disais que cela devrait aller.

Après une escale aux États-Unis, je suis arrivé à Santiago. J’y ai passé une première nuit et rencontré pour la première fois les autres participants du voyage. Le lendemain, j’ai pris un avion pour Ushuaia, en Argentine, d’où notre navire devait appareiller. J’étais déjà venu à Ushuaia quatorze ou quinze ans auparavant, lors d’un tour du monde. La ville a depuis cédé à Puerto Williams, au Chili, le titre de ville la plus australe du monde, mais elle était autrefois considérée comme telle. À l’époque, devant un panneau indiquant « Fin del mundo », « le bout du monde », je m’étais dit que j’étais vraiment allé très loin.

C’est alors que des voyageurs m’avaient parlé des croisières à destination de l’Antarctique au départ d’Ushuaia. Savoir qu’il était possible de rejoindre l’Antarctique depuis cette ville m’avait longtemps fait hésiter. Mais je souhaitais encore poursuivre mon voyage vers l’Afrique et l’Asie et, faute de moyens financiers, j’avais finalement renoncé. À l’époque, il me semble que le voyage coûtait environ 400 000 yens. Je me disais que, pour une telle somme, je pourrais toujours y aller un jour. Entre-temps, les prix ont considérablement augmenté et je me demandais s’ils continueraient encore de grimper. En pensant à tout cela, j’ai trouvé particulièrement émouvant de voir enfin ce jour arriver.

Vue sur la mer depuis le pont. Soucieux de limiter leur impact environnemental, les navires à destination de l’Antarctique sont conçus pour réduire leurs émissions ; celui d’Ueda était un navire hybride propulsé à l’électricité et au GNL.

Lorsque je suis arrivé au port d’Ushuaia, le navire qui nous attendait ressemblait à un immeuble flottant de six étages. Il s’agissait d’un paquebot luxueux, mais aussi de l’un des rares « brise-glaces » au monde : il possède des capacités comparables à celles des navires utilisés pour les recherches polaires et peut progresser en brisant la glace, même lorsque la mer est recouverte d’une épaisse couche gelée.

Selon l’itinéraire prévu, nous devions traverser en environ trois jours le passage de Drake, réputé être le détroit le plus large du monde, puis longer la mer de Weddell, couverte de glace, avant de débarquer dans le nord de la péninsule Antarctique. Autour de cette péninsule s’étend l’archipel des îles Shetland du Sud, constitué d’îles de différentes tailles. Nous devions également les parcourir avant de mettre progressivement le cap à l’est, puis de faire le tour des îles Orcades du Sud et de la Géorgie du Sud, où vivent de nombreux animaux sauvages. Le voyage devait finalement s’achever à Montevideo, la capitale de l’Uruguay, où nous débarquerions.

Nous devions dormir à bord pendant toute la durée du voyage. En cas de mauvaises conditions météorologiques, nous resterions donc sur le bateau, mais le Wi-Fi était disponible et rien ne semblait devoir nous manquer. Lorsque le temps le permettait, nous pouvions débarquer environ deux fois par jour. Le capitaine nous avait toutefois prévenus : l’itinéraire n’était qu’indicatif et pouvait changer presque quotidiennement en fonction des conditions météorologiques.

Le capitaine vérifie la route aux jumelles. Aux commandes d’une croisière en Antarctique, où la navigation peut s’avérer dangereuse, il doit être capable d’évaluer chaque situation avec précision, en s’appuyant sur son expérience des régions polaires.

Les trois premiers jours, consacrés à la traversée du passage de Drake, consistaient donc simplement à rester en mer. Mais il était impossible de se détendre complètement. Ce détroit est tristement célèbre pour être l’une des zones maritimes les plus agitées du monde. Aux alentours du 60e parallèle sud, la mer est constamment déchaînée, ce qui a valu à ces latitudes le nom de « soixantième déferlants » et a fait trembler des générations de navigateurs et d’aventuriers.

Pourtant, une fois arrivés dans le détroit, le navire n’a pas été constamment secoué. Il y a bien eu des moments où les mouvements étaient si violents qu’il était difficile de rester debout (prendre une douche ou manger dans ces conditions n’était évidemment pas très pratique) mais, peut-être grâce aux stabilisateurs de dernière génération du navire, j’ai pu profiter de cette occasion rare de ressentir physiquement l’immense énergie produite par la Terre.

Un matin, après avoir franchi le passage de Drake, les vagues ont commencé à se calmer. À mon réveil, j’ai regardé dehors et j’ai été saisi par une apparition. Là où je n’avais vu jusque-là que la mer flottaient désormais d’immenses icebergs. Si le navire venait à entrer en collision avec l’un d’eux, il se briserait sans doute en deux et sombrerait comme le Titanic. Sous le ciel encore sombre de l’aube, les icebergs resplendissaient d’un bleu lumineux. À mesure que le navire avançait et que leurs silhouettes devenaient de plus en plus imposantes, je sentais l’Antarctique se rapprocher.

Un premier pas, chargé d’émotion, sur le continent antarctique

Un immense iceberg, large de plusieurs dizaines de mètres, se détache dans les eaux nocturnes avec une lueur bleu pâle qui inspire la crainte et l’émerveillement. On estime généralement que la partie émergée d’un iceberg ne représente qu’environ 10 % de son volume total, les 90 % restants demeurant cachés sous la surface. Ces œuvres monumentales façonnées par la nature ne sont jamais identiques.

Le navire a progressé avec précaution en brisant la glace qui s’étendait à perte de vue sur la mer de Weddell, jusqu’à atteindre la péninsule Antarctique. Le moment tant attendu était enfin arrivé : nous allions débarquer en Antarctique.

Tous les passagers ont été invités à monter sur le pont du navire et à nettoyer minutieusement leurs vêtements et leurs sacs à dos à l’aide d’aspirateurs, afin d’en retirer la moindre poussière. Nos bottes ont également été lavées avec une solution désinfectante. Ces précautions très strictes sont obligatoires afin d’éviter d’introduire en Antarctique des graines ou d’autres espèces venues de l’extérieur. Ayant été témoin, dans différentes régions du monde, de changements environnementaux tels que la fonte des glaciers de l’Himalaya, j’ai été heureux de voir que de telles mesures étaient prises pour préserver cet environnement naturel si exceptionnel.

À bord d’un Zodiac, en route vers le lieu de débarquement. En quittant le navire de croisière pour s’approcher au plus près des côtes, le paysage antarctique, observé presque au ras de l’eau, gagne encore en puissance.

Nous avons ensuite quitté le navire pour monter à bord d’un Zodiac qui nous a conduits jusqu’au point de débarquement. Nous étions probablement un peu plus de 200 passagers, mais le nombre de personnes autorisées à débarquer simultanément en Antarctique est limité à 100. Nous avons donc été répartis en plusieurs groupes et sommes montés à bord des bateaux les uns après les autres. 

Devant nous s’étendaient une mer d’un bleu profond et d’immenses icebergs. Au-delà apparaissait la tranche épaisse de la glace qui recouvrait le continent. Des manchots et des otaries vivaient là, libres de leurs mouvements. Un tel paysage n’existe nulle part ailleurs dans le monde.

Le Zodiac nous a déposés sur une plage de graviers sombres. On associe si fortement l’Antarctique à un monde de glace que j’ai ressenti, en voyant cette terre sous mes pieds, à quel point il s’agissait bien d’un continent, avec une véritable terre ferme. 

Depuis le navire de croisière, Yuki Ueda photographie la pente de la plateforme de glace. Sur la paroi, poussée vers l’extérieur et tranchée avec une étonnante netteté, apparaissent de multiples strates. Comprimées au fil du temps jusqu’à ce que l’air qu’elles contiennent soit presque entièrement expulsé, les couches de glace réfléchissent les longueurs d’onde bleues de la lumière et prennent une teinte d’un bleu magnifique, presque mystérieux.

Au moment de débarquer, j’étais nerveux. L’explorateur Roald Amundsen, le premier homme à atteindre le pôle Sud il y a plus d’un siècle, avait-il éprouvé quelque chose de semblable ? Des dizaines de milliers de personnes ont sans doute déjà visité l’Antarctique, mais pour moi, cette terre demeurait inexplorée.

Chaque fois que je pose le pied dans un lieu où je ne suis encore jamais allé, je ressens quelque chose de particulier, peut-être parce que j’ai le sentiment de réaliser un rêve d’enfant. Ce jour-là, le temps était calme, sans vent, et le débarquement s’est déroulé avec une facilité presque déconcertante. Pourtant, pour moi, ce premier pas représentait une immense avancée.

Un monde éloigné des hommes, régi par une autre temporalité

Des dizaines de milliers de manchots couvrent la terre à perte de vue, dans un spectacle tout simplement saisissant. Le navire à bord duquel voyageait Yuki Ueda a également fait escale en Géorgie du Sud, où se trouve l’une des plus grandes colonies de manchots royaux au monde. Plusieurs autres espèces de manchots y vivent, ainsi que des éléphants de mer et des albatros.

La plage sur laquelle nous avions débarqué abritait une colonie de manchots, communément appelée « rookerie ». À perte de vue, d’innombrables manchots avançaient en se dandinant. Peut-être parce qu’ils n’étaient presque la cible d’aucun prédateur, ils semblaient dépourvus de toute méfiance. Loin de fuir à notre approche, ils venaient vers nous avec curiosité. La situation était même assez cocasse : c’était finalement nous, les humains, qui devions nous éloigner des manchots pour ne pas enfreindre les règles du traité sur l’Antarctique.

À leurs côtés, des otaries et d’immenses éléphants de mer du Sud, dont certains mesuraient plus de six mètres de long, se prélassaient au soleil avec délectation. Malgré le fait qu’il s’agisse de l’un des environnements les plus extrêmes de la planète, l’Antarctique offrait un paysage qui ne pouvait être décrit autrement que comme un paradis. 

Mais ce « paradis » ne signifie évidemment pas un monde paisible et sans danger. Les manchots peuvent être attaqués par des phoques ou des orques, tandis que certains animaux meurent de faim faute de nourriture. C’est un environnement rude, où règne la loi du plus fort. Les animaux n’y vivent pas dans un cadre paisible, sain et insouciant. Pourtant, ils existaient bel et bien, dans leur propre monde.

Des manchots papous courent sur la plage, tandis que des blocs de glace bleutés flottent au large. Au loin, le navire de croisière semble appartenir à un autre monde.

C’est difficile à expliquer, mais cet endroit n’avait clairement rien à voir avec un « safari », où affluent de nombreux touristes. Ici, c’était le monde des animaux. Un monde qui m’a rappelé une évidence : la Terre n’appartient pas uniquement aux êtres humains. 

Peut-être faudrait-il simplement parler d’un endroit où existent des paysages que l’on ne peut voir nulle part ailleurs. Je photographie toujours avec l’envie de transmettre les paysages inconnus dissimulés dans ce monde, et ainsi d’enrichir le regard et le cœur de ceux qui les découvrent. En Antarctique, il y avait précisément ces « paysages que l’on ne trouve nulle par ailleurs ». Ce lieu m’a donné le sentiment que les êtres qui y vivent évoluent selon une temporalité totalement différente de celle du monde que nous habitons, nous, les humains.

Les manchots papous s’approchent sans la moindre crainte des humains. À l’inverse, les nombreux cadavres d’animaux visibles sur place témoignent de la rudesse de la nature.

Le photographe Michio Hoshino écrivait autrefois dans l’un de ses livres qu’il lui arrivait de repenser aux animaux qu’il avait rencontrés en Alaska. Il se demandait par exemple ce que faisait aujourd’hui la baleine qu’il avait vue à tel moment, ou si le manchot rencontré alors regardait encore la lune quelque part. Après être rentré chez lui, il se souvenait souvent de ces rencontres. 

Ces animaux qui nous donnent envie de penser à eux de cette manière, et le simple fait de savoir qu’un tel autre monde existe, constituent une forme de réconfort et semblent enrichir notre esprit. C’est précisément pour cette raison que j’ai ressenti avec force la nécessité de protéger leur univers sans le détruire.

La calotte glaciaire qui recouvre l’Antarctique est d’une beauté bleu pâle. Lorsque l’on se retrouve face à ces paysages qui se sont formés au fil de millions, voire de dizaines de millions d’années, on éprouve une forme de respect pour des choses qui existent selon une temporalité impossible à concevoir à notre échelle. Et, même si le mot peut sembler banal, on ne peut qu’être profondément ému. C’est ce statut de lieu unique, capable d’enrichir notre regard et notre imaginaire, qui fait de l’Antarctique un « paradis ».

La banquise, formée par le gel de l’eau de mer, s’étend à perte de vue jusqu’à l’horizon. Éclairée par les derniers rayons du soleil, cette mer de glace semble mener vers un paradis. Certains blocs mesuraient plus de 10 mètres de côté, mais le navire d’Ueda, conçu pour naviguer dans les glaces, avançait avec précaution en les brisant sur son passage.

Comme le capitaine nous l’avait annoncé avant le départ, l’itinéraire a été modifié à plusieurs reprises. En raison du mauvais temps, nous n’avons pas pu débarquer sur les îles Shetland du Sud, mais nous avons tout de même pu effectuer environ cinq visites au total, sur la péninsule Antarctique et en Géorgie du Sud.

Le programme proposait également différentes activités, comme du canoë ou la possibilité de se jeter dans les eaux glaciales. Un jour, j’ai choisi de partir en randonnée sur la péninsule Antarctique. Équipé de crampons, j’ai marché pendant plusieurs heures pour gravir une colline sans nom. Elle n’était pas particulièrement haute, mais à mesure que j’avançais, en sentant la terre sous chacun de mes pas, je prenais pleinement conscience que je voyageais en Antarctique.

Le mois de mars semble être celui où la neige est la moins abondante. Par endroits, le sol apparaissait sous la forme de roches rouge-brun. Lorsque j’ai découvert de la mousse accrochée à l’une d’elles, je me suis pris à imaginer, comme l’enfant que j’étais autrefois, qu’il pouvait peut-être s’agir d’une trace du Gondwana, apparu il y a plusieurs centaines de millions d’années. Je me suis alors laissé porter par mes rêveries, pensant aux forêts des temps anciens.

Le voyage d’Ueda en Antarctique a eu lieu en mars, à la fin de l’été austral et au début de l’automne. Dans le nord de la péninsule Antarctique, de nombreuses zones laissent apparaître une roche noire sous la neige et la glace.

Une fois arrivé au sommet de la colline, une immense étendue blanche s’offrait à moi, jusqu’à l’horizon. Au-delà, je pouvais distinguer une succession de montagnes gigantesques. Face à ce paysage sans fin, j’ai de nouveau compris que je ne me trouvais encore qu’à l’entrée de l’Antarctique.

Ici, sur la péninsule Antarctique, à l’une des extrémités du continent, s’étend derrière moi une masse terrestre deux fois plus vaste que l’Australie. À la pensée de tous les paysages qui pouvaient se trouver au-delà, j’ai senti naître en moi l’envie irrépressible d’y retourner.

La prochaine fois, quelles que soient les difficultés, j’aimerais marcher plusieurs jours dans ces terres glaciales, m’enfoncer davantage dans le continent et ressentir pleinement sa rudesse comme sa beauté. Je voudrais également plonger dans les eaux recouvertes de glace, et photographier des animaux dans leurs efforts pour survivre.

Une otarie à fourrure antarctique dans les îles Orcades du Sud. Décimée par la chasse intensive, l’espèce avait autrefois été réduite à un niveau proche de l’extinction, mais ses populations se sont depuis reconstituées.

Ce voyage n’était pas une aventure que j’avais entreprise de ma propre initiative, mais l’Antarctique que j’ai découvert était déjà d’une beauté suffisante, même en n’en effleurant que la surface. Les jours de beau temps, la blancheur éblouissante de la calotte glaciaire était telle qu’il était impossible de garder les yeux ouverts sans lunettes de soleil. Chaque fois que mes pieds foulaient la terre, je prenais conscience qu’il s’agissait bien d’un continent. La colonie de manchots, avec ses excréments laissés à l’état naturel, dégageait une odeur étonnamment forte. 

Toutes ces sensations, vécues à travers mes cinq sens, m’ont donné pour la première fois l’impression de saisir les contours véritables de l’Antarctique.

Vue sur l’océan Austral depuis la péninsule Antarctique, où Yuki Ueda a débarqué. Les icebergs tabulaires qui parsèment la mer peuvent atteindre plusieurs dizaines de mètres de largeur.

Ce voyage m’a donné envie de retourner en Antarctique à la fin de cette année. Cette fois, mon objectif sera de gravir le massif Vinson, le plus haut sommet du continent, qui culmine à 4 892 mètres. Quel paysage peut-on découvrir depuis le point culminant de l’Antarctique ?

Sur cette montagne où la température peut descendre sous les -30 °C, je veux ressentir physiquement la nature antarctique, l’observer et la documenter avec soin, avant de la transmettre au plus grand nombre. Si je pouvais prendre des photographies capables de toucher profondément ceux qui les regardent, je ne demanderais rien de plus.

L’Antarctique, le plus lointain et le plus proche des territoires polaires

Pendant la croisière, il n’était pas rare d’apercevoir des colonies de manchots. Avant l’arrivée de l’hiver, ceux-ci quittent les terres pour retourner en mer.

Depuis mon retour, on me demande souvent : « Alors, comment était l’Antarctique ? » Mais je ne trouve rien d’autre à répondre que : « C’était l’Antarctique. » Tout ce que j’y ai vu était à ce point unique. 

Il n’y avait pas de monument emblématique, comme le Kinkaku-ji de Kyoto. C’est justement parce qu’il n’y avait rien de tel que j’ai pu voyager en prenant le temps de savourer chacun des paysages rencontrés, en me disant à chaque fois : « Voilà donc à quoi ressemble l’Antarctique. »

Lorsque je raconte autour de moi les endroits que j’ai visités à travers le monde, on me dit souvent : « Si tu es allé dans autant d’endroits, tu ne dois plus avoir beaucoup de destinations à découvrir. » Mais c’est complètement faux. Je retournerai certainement encore de nombreuses fois en Antarctique. J’ai déjà visité 85 pays, mais il en reste encore plus d’une centaine dans lesquels je ne suis jamais allé. 

Il me reste énormément de choses à voir et de paysages à transmettre. Et je suis certain que, pour beaucoup d’autres personnes, la planète recèle encore quantité de paysages inconnus qu’elles rêvent un jour de découvrir. Je crois que le monde et la curiosité humaine renferment des possibilités infinies.

Des manchots empereurs aperçus sur la banquise. Leur façon de progresser sur le ventre en glissant sur la glace comme sur un toboggan est l’une des scènes emblématiques de l’Antarctique.

Quand j’y repense, la plupart des personnes qui participaient à cette croisière en Antarctique étaient des couples âgés ayant pris leur retraite ou des familles. Le navire était luxueux et le voyage avait naturellement un certain coût, ce qui explique sans doute ce profil. Mais tous semblaient profiter du voyage avec une curiosité débordante. 

Des spécialistes, notamment des biologistes et des géologues, voyageaient également à bord. Ils donnaient des conférences sur le bateau et répondaient aux questions des passagers lors des visites. C’était donc aussi, me semble-t-il, un voyage qui répondait pleinement à la curiosité intellectuelle de ceux qui y participaient.

Dire que tout le monde peut aller en Antarctique à condition d’en avoir les moyens serait un peu réducteur. Mais comprendre qu’il existe un territoire aussi isolé et bouleversant, accessible même à des personnes âgées ou à celles qui ne sont pas des aventuriers, a été une découverte importante pour moi. 

Prenons l’Everest : même avec beaucoup d’argent, une personne ordinaire ne peut tout simplement pas décider de le gravir. En revanche, il est étonnamment facile de se rendre en Antarctique en participant à un voyage organisé. 

On pourrait croire qu’il n’existe plus de tels endroits, mais ce n’est pas vrai. L’Antarctique n’est pas le seul endroit de la planète à abriter des paysages encore inconnus de la plupart des êtres humains. Il en existe encore énormément. Et c’est dans cette idée que je trouve quelque chose qui ressemble à de l’« espoir ».

Depuis le navire de croisière, Yuki Ueda apercevait parfois des dauphins et des baleines nageant au large. Chaque apparition d’un animal sauvage était signalée par une annonce à bord.

Il n’y aurait rien de plus précieux, à mes yeux, que de permettre aux gens de se rendre eux-mêmes dans ces paysages inconnus que je souhaite leur transmettre, et de les éprouver physiquement. 

Pour beaucoup de personnes, l’Antarctique est sans doute le territoire polaire le plus éloigné géographiquement, mais aussi le plus proche et le plus accessible. C’est peut-être cela, finalement, l’Antarctique.