La lumière, le temps et « l’extinction » de la photographie selon Hiroshi Sugimoto

L’exposition “HIROSHI SUGIMOTO: EXTINCTION” présente 60 photographies argentiques de ses séries majeures ainsi que des œuvres inédites.

04.08.2026

TexteTaka Kawachi PhotographiesNorihiko Okimura

Hiroshi Sugimoto, artiste contemporain. Né en 1948 à Tokyo. Après avoir obtenu son diplôme à l’université Rikkyō, il part aux États-Unis et commence à travailler depuis New York à partir de 1974. Si la photographie constitue le cœur de sa pratique, ses activités s’étendent également à l’architecture, aux arts anciens et aux arts de la scène. En 2017, il inaugure l’Observatoire d’Enoura. Il a reçu de nombreuses distinctions, parmi lesquelles le prix international de photographie Hasselblad et le Praemium Imperiale présenté par l’Association japonaise des beaux-arts au nom de la famille impériale japonaise.

Grâce à des concepts mûrement élaborés et à une maîtrise technique d’une précision extrême, notamment grâce à l’utilisation d’appareils photo grand format, Hiroshi Sugimoto a élevé la photographie au rang d’art contemporain, dépassant sa simple fonction de médium documentaire. À l’occasion de l’exposition HIROSHI SUGIMOTO: EXTINCTION, l’artiste revient sur son parcours et partage ses réflexions sur son œuvre.

La photographie argentique, qui fixe sur le négatif les traces de la lumière, possède une force particulière : elle conserve intacte la « réalité capturée par la lumière », lui conférant à la fois une valeur documentaire et une impression saisissante de vérité. Cette technique, capable d’emprisonner un instant fugace ou même le temps lui-même, constitue depuis des décennies le point de départ de la démarche artistique de Hiroshi Sugimoto.

Des dioramas plus vrais que nature

“Pokot”, 2025. Nouvelle œuvre de la série “Dioramas”, consacrée aux relations entre l’être humain et la nature. Pensée secrètement depuis les débuts de la série, cette photographie, accompagnée de deux autres nouvelles œuvres, vient conclure un vaste projet consacré à l’histoire de l’humanité, développé par Sugimoto pendant près d’un demi-siècle. © Hiroshi Sugimoto

Installé à New York dès le milieu de sa vingtaine, Sugimoto s’est lancé dans le monde de l’art contemporain en utilisant la photographie, domaine dans lequel il excellait, comme principal outil d’expression. Le choix de réaliser en premier lieu sa série Dioramas n’était peut-être pas le fruit du hasard, mais une évidence.

« En 1975, j’ai photographié un ours polaire au Musée américain d’histoire naturelle. Derrière cette image se trouve une expérience fondatrice liée à ce que l’on appelle aujourd’hui la “dépersonnalisation”. Il s’agit d’un trouble psychique dans lequel l’âme semble se détacher du corps, donnant l’impression d’être comme mort. Depuis tout petit, j’avais du mal à entrer en relation avec les autres. Je suis devenu ce que l’on qualifierait aujourd’hui de “hikikomori”, et je me suis plongé entièrement dans la fabrication de maquettes. Mes parents m’avaient aménagé un petit espace sous l’escalier, à peine grand comme un tatami, où je construisais toutes sortes de modèles réduits pour jouer. »

Les dioramas exposés au Musée américain d’histoire naturelle associent habilement des animaux naturalisés et des sculptures en trois dimensions à des peintures panoramiques créant un décor immersif. Pourtant, les photographies de dioramas réalisées par Sugimoto ne donnent pas l’impression de représenter des objets artificiels : elles possèdent une présence et une force de conviction qui les rendent presque plus « réelles » que nature.

« Les dioramas ou les statues de cire sont faux, mais beaucoup de gens les regardent en croyant qu’ils sont vrais. Cela s’explique par le fait que notre perception visuelle est ambiguë et dépourvue de fondement absolu : nous voyons les choses comme nous avons envie de les voir. Un filtre intérieur agit, autrement dit un filtre lié à notre conscience. »

Sugimoto explique également que les modèles réduits peuvent parfois sembler plus réalistes que la réalité elle-même.

« Par exemple, lorsqu’on construit une maquette de train à l’échelle H0 1:80, il arrive que le modèle paraisse plus réaliste que le véritable train. En passant par la miniature, la présence du réel devient plus intense. Je me suis toujours interrogé sur la “réalité”, sur la question de savoir si le monde qui nous entoure existe véritablement. Lorsque j’ai vu cet ours polaire, j’ai été fasciné par le fait qu’il semblait “vivant alors qu’il était mort”. J’ai compris que cela rejoignait ce sentiment d’angoisse existentielle que j’avais toujours ressenti face à la question de l’existence. »

L’exposition actuelle HIROSHI SUGIMOTO: EXTINCTION présente plusieurs nouvelles œuvres. Parmi elles figurent trois nouveaux travaux appartenant à la série Dioramas, consacrés aux origines de l’humanité : “Mbuti Pygmy”, “Pokot” et “Homo Ergaster”. Ces œuvres trouvent leur origine dans un ouvrage de Friedrich Engels, Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme (1876), découvert par Sugimoto lorsqu’il était lycéen et qui exerça sur lui une influence considérable.

« C’était un diorama que je voulais photographier depuis longtemps, mais je n’avais jamais réussi à obtenir l’autorisation nécessaire. Finalement, j’ai pu l’avoir l’année dernière. Cela a permis d’achever ma série Dioramas. J’ai photographié un diorama représentant la vie des chasseurs-cueilleurs en Afrique, ainsi qu’un autre montrant une période où les êtres humains ont commencé à domestiquer les animaux, également en Afrique. Je voulais capturer le processus par lequel l’humanité s’est civilisée, tel qu’Engels l’avait analysé en mettant en lumière l’importance du travail dans l’évolution humaine. »

« La photographie n’est pas prise avec un outil, mais avec une machine : elle est une extension de la conscience humaine »

“Palais Garnier, Paris”, 2019. Œuvre issue de la série “Theaters”, représentant l’Opéra Garnier à Paris. Construit sous le règne de Napoléon III, le plafond de sa salle de spectacle est orné d’une fresque réalisée par le peintre Marc Chagall. En son centre est suspendu un imposant lustre de sept tonnes. © Hiroshi Sugimoto

À la fin des années 1970, alors qu’il travaillait encore sur sa série Dioramas, Hiroshi Sugimoto avait déjà commencé à développer l’une des œuvres fondatrices de sa carrière : la série Theaters. Celle-ci fait partie de ses trois premiers grands ensembles, avec Dioramas et Seascapes, caractérisés par des concepts d’une grande clarté et une maîtrise technique exceptionnelle. À cette époque, Sugimoto cherchait encore à déterminer s’il était possible de créer un art contemporain fondé non pas sur la peinture ou la sculpture, mais sur la photographie. Il se rendit alors dans des salles de cinéma de New York et de différentes régions des États-Unis, où il ouvrit l’obturateur de son appareil pendant toute la durée d’un film, réalisant ainsi des prises de vue en exposition extrêmement longue.

Le résultat fut une série d’images inédites : la totalité de la lumière émise par un film de plusieurs heures condensée en une seule photographie, formant une sorte de « masse lumineuse ». Dans le catalogue de l’exposition HIROSHI SUGIMOTO: EXTINCTION, l’artiste revient sur la manière dont il réfléchissait alors à la différence entre peinture et photographie :

« La différence entre la peinture et la photographie réside dans le fait que le pinceau est un outil qui prolonge la main de l’artiste, tandis que l’appareil photographique est une machine. Je pensais qu’il était davantage une extension de la conscience humaine qu’un simple instrument. La photographie permet de fixer la mémoire, de figer le temps. L’appareil photo est un dispositif capable d’arrêter le temps. Alors, que se passerait-il si au contraire on cessait de vouloir l’arrêter et qu’on le laissait simplement se dérouler ? »

En photographie, plus le temps d’exposition du film est long, plus l’image devient lumineuse. Dans la série Theaters, Sugimoto photographie l’intérieur sombre des salles de cinéma, avec l’écran placé au centre de la composition. Mais sur celui-ci, rien n’apparaît : il n’est plus qu’un rectangle blanc éclatant flottant dans l’obscurité. Grâce à cette exposition prolongée, les sièges vides et l’espace déserté de la salle sont capturés d’une manière presque irréelle, comme suspendus hors du temps.

« Une image m’est venue à l’esprit : celle d’une “lumière aveuglante” dans laquelle le monde entier serait englouti. C’est l’image de la lumière blanche évoquée dans les mythes de création du monde entier, comme dans la Genèse avec ces mots : “Que la lumière soit.” » (HIROSHI SUGIMOTO: EXTINCTION, catalogue de l’exposition)

La photographie, par nature, ne saisit généralement qu’un fragment instantané du monde et peine à enregistrer le passage du temps. Pourtant, en capturant simultanément l’architecture de la salle de cinéma et la lumière émise par le film, Sugimoto est parvenu à inscrire dans une seule image l’écoulement du temps lui-même.

« Je ne fais que poursuivre aujourd’hui le projet de vie que j’avais imaginé lorsque j’avais une vingtaine d’années »

“Bay of Sagami, Enoura”, 2025. Dernière œuvre de la série “Seascapes”, initiée dans les années 1980 et réalisée aux quatre coins du monde afin de recréer en photographie le premier paysage contemplé par l’humanité. Ces dernières années, Sugimoto photographie chaque Nouvel An l’horizon de la baie de Sagami, celui qu’il observait enfant depuis la fenêtre du train. © Hiroshi Sugimoto

C’est également durant cette période de création de la série Theaters que Sugimoto réalisa “Caribbean Sea, Jamaica”. Cette œuvre devint la toute première photographie de sa célèbre série Seascapes. Depuis lors, l’artiste photographie inlassablement des mers dépourvues de toute présence humaine — sans constructions, animaux ni végétation — avec pour ambition de fixer dans l’image à la fois le souvenir de la baie de Sagami qu’il observait enfant depuis la fenêtre du train reliant Atami à Nebukawa sur la ligne Tōkaidō, et « le point de départ de la conscience humaine lorsque les premiers hommes ont commencé à percevoir le monde ». Cette série compte aujourd’hui plus de 300 œuvres. 

Lorsqu’on lui demande comment il est parvenu à maintenir une telle exigence et une telle qualité pendant près d’un demi-siècle, tout en conservant la même intensité qu’à ses débuts, Sugimoto répond :

« Que ce soit pour Dioramas ou Seascapes, je ne fais que poursuivre le projet de vie que j’avais imaginé lorsque j’avais une vingtaine d’années. Je ne me suis jamais lassé. Et puis, il faut bien dire que c’est aussi ma source de revenus ! (rires) Un artiste doit avant tout maintenir le statu quo. Il est essentiel de préserver ses œuvres afin que leur qualité et leur concept ne se détériorent pas. »

Dans Seascapes, l’horizon est toujours placé au centre de l’image, avec une composition divisant parfaitement l’espace entre ciel et mer, selon un équilibre de 50/50. Cette structure uniforme procure au spectateur une expérience presque spirituelle, comme si elle l’emportait vers un autre monde. Sugimoto pensait pouvoir poursuivre cette œuvre toute sa vie. Pourtant, sa réponse lorsqu’on l’interroge sur l’avenir de cette série est inattendue.

« Après le 11 septembre, les contrôles de sécurité dans les aéroports sont devenus extrêmement stricts, ce qui a rendu les déplacements à l’étranger beaucoup plus difficiles pour photographier. De plus, les océans sont désormais envahis par les bateaux de plaisance et les porte-conteneurs. La pollution a également augmenté, et la transparence de l’eau a diminué. Depuis quatre ans, je photographie la baie de Sagami uniquement le jour du Nouvel An. C’est le seul jour où les bateaux de pêche ne sortent pas, et où les conditions météorologiques sont souvent favorables. »

Des oeuvres qui interrogent la nature du souvenir et du temps

“Conceptual Forms 0003 Dini’s surface: a surface of constant negative curvature obtained by twisting a pseudosphere”, 2004. Cette série donne une forme tridimensionnelle aux équations mathématiques. Sugimoto photographie avec un appareil grand format, avec une précision extrême, des modèles construits dans leur forme parfaite. Pensées comme des sculptures historiques, ces œuvres rendent également hommage à Man Ray. © Hiroshi Sugimoto

Sugimoto a été profondément influencé par Marcel Duchamp, souvent considéré comme « le père de l’art contemporain ». Mais le lien avec Man Ray, autre figure majeure du XXe siècle et compagnon artistique de Duchamp, apparaît particulièrement dans sa série Conceptual Forms, dans laquelle il rend visibles en trois dimensions des équations mathématiques.

« Lorsque j’ai vu des modèles en plâtre fabriqués en Allemagne au département des sciences mathématiques de l’université de Tokyo, j’ai découvert que Man Ray avait photographié exactement les mêmes modèles conservés à l’Institut Henri-Poincaré à Paris. En regardant ses photographies, je me suis dit : “Si c’était moi, je pourrais certainement mieux les photographier.” Mais les modèles étaient en très mauvais état. J’ai donc décidé de les reconstruire avec des machines-outils japonaises, avec une précision d’un centième de millimètre. »

“World Trade Center”, 1997. Une œuvre de la série “Architecture”, dans laquelle Sugimoto règle volontairement la mise au point sur une distance correspondant au « double de l’infini », créant ainsi un flou qui élimine les détails et les éléments décoratifs. Quatre ans après cette prise de vue, les tours se sont effondrées lors des attentats du 11 septembre, donnant à l’image une dimension presque prémonitoire. © Hiroshi Sugimoto

Une autre série emblématique de Hiroshi Sugimoto est Architecture, dans laquelle il photographie des bâtiments modernistes célèbres à travers le monde en décalant volontairement la mise au point. En faisant le choix de régler son objectif sur une distance correspondant au double de l’infini, l’artiste cherche à révéler ce qui existait avant même la construction de ces édifices : « la vision intérieure de l’architecte avant la réalisation du bâtiment », ou encore « une forme conceptuelle qui transcende le temps ».

Ces œuvres interrogent profondément la nature du souvenir et du temps. Les architectures, pourtant bien réelles et tangibles, se transforment en motifs géométriques et en signes composés de lumière et d’ombre, comme si elles devenaient des traces abstraites inscrites dans la mémoire humaine.

“Opticks 087”, 2025. Afin de reproduire l’expérience du prisme de Newton, Sugimoto utilise un dispositif amélioré permettant de décomposer la lumière et photographie son spectre lumineux sur un film Polaroid. Les nuances entre les différentes couleurs sont ensuite développées grâce aux technologies numériques pour réaliser un tirage grand format : il s’agit de sa première œuvre en couleur. © Hiroshi Sugimoto

Son œuvre récente Opticks constitue, quant à elle, une première dans la carrière de Sugimoto : il s’agit de sa toute première série en couleur. Lors de matins d’hiver, depuis la fenêtre de sa maison à Tokyo, l’artiste a utilisé un prisme qu’il a lui-même fabriqué afin de décomposer la lumière entrant dans son intérieur. Il a ensuite capturé les « couleurs » projetées sur les murs en plâtre. À première vue, ces images peuvent évoquer des peintures abstraites. Pourtant, elles prolongent une démarche profondément photographique : Sugimoto explique qu’il a « utilisé la lumière comme peinture », poursuivant ainsi son exploration expérimentale visant à transformer la lumière elle-même en matière.

La digitalisation du médium lui a fait perdre son lien avec la vérité

“Lightning Fields 163”, 2009. Une œuvre de la série “Lightning Fields”. Dans une chambre noire équipée d’un générateur d’électricité statique, Sugimoto contrôle lui-même un courant à haute tension pouvant atteindre 400 000 volts afin d’inscrire directement sur la pellicule photographique « la forme vivante de l’électricité ». © Hiroshi Sugimoto

L’artiste affirme ressentir une forme de bonheur dans le fait que « la durée de vie de la photographie argentique et sa propre durée de vie résonnent l’une avec l’autre ». À l’inverse, il estime que la photographie numérique, convertie en une succession de bits composés de 0 et de 1, a fait perdre à l’image photographique sa capacité de preuve, en raison de la facilité avec laquelle elle peut être modifiée. Selon lui, la photographie argentique, elle aussi, est aujourd’hui menacée d’extinction.

Si Sugimoto considère la photographie argentique comme un « dispositif permettant d’enregistrer la vérité », la raréfaction progressive du papier photographique et des pellicules fait de cette technique un médium voué à disparaître.

L’exposition HIROSHI SUGIMOTO: EXTINCTION ne transmet donc pas seulement un message sur le déclin de la photographie argentique. Elle fait également écho à des enjeux plus vastes : la destruction de la nature, mais aussi la possible extinction de l’humanité elle-même. Face à cette situation, Sugimoto poursuit pourtant son chemin avec une grande constance. Tout en questionnant les origines de l’histoire, de la conscience humaine et de notre rapport au monde, il continue d’intégrer à son travail les techniques et les sensations matérielles en voie de disparition, avançant silencieusement sur sa propre voie.

 

HIROSHI SUGIMOTO: EXTINCTION (2026), une exposition jusqu’au 13 septembre 2026 au Musée national d’Art moderne de Tokyo.

Cette exposition présente près de 60 photographies argentiques réalisées par Hiroshi Sugimoto depuis la fin des années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Treize séries majeures, dont Dioramas, Theaters et Seascapes, sont présentées en trois chapitres, ainsi que plusieurs nouvelles œuvres dévoilées pour la première fois.

Une exposition satellite présente également Sugimoto Note, un carnet inédit révélant certains secrets de création de l’artiste.

Le blouson d’aviateur vendu dans la boutique temporaire de l’exposition. Au dos, les deux caractères japonais « 絶滅 » (« extinction ») sont brodés.

“HIROSHI SUGIMOTO: EXTINCTION” - Musée national d’Art moderne de Tokyo

Téléphone : +81-505-541-8600

10h–17h (jusqu’à 20h les vendredis et samedis). Dernière entrée 30 minutes avant la fermeture.

Fermé le lundi.

Tarif adulte : 2 300 ¥.

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