Yamamoto Masao, collectionneur d’images
Le photographe passionné de nature dévoile un nouveau livre autour de ses clichés de singes japonais, “Saru”.

Un trio de singes posent comme pour un portrait de famille. Extrait du livre “Saru” publié aux Éditions Textuel © Yamamoto Masao.
Éthérées, les photographies de Yamamoto Masao n’ont pas d’âge. Familières, elles semblent comme sorties d’anciens albums. La nature, qu’il capture inlassablement, s’y révèle dans toute sa beauté et son immuabilité. Petits formats en noir et blanc, au papier parfois vieilli ou coloré par virage, ses clichés forment une ribambelle de fragments de beauté à collectionner. Pour Yamamoto Masao, ancien entomologiste amateur, l’appareil photo a remplacé le filet à papillons.
Au cours des vingt dernières années, à plusieurs reprises, le photographe a tourné son objectif vers les singes japonais qui ont élu domicile au sein du parc de Jigokudani, dans le département de Nagano. Ces travaux donnent lieu cette année à la publication d’un livre, Saru aux éditions Textuel, ainsi qu’à des expositions à la galerie parisienne Camera Obscura (jusqu’au 1er août 2026) et au festival L’été photographique de Lectoure, dans le cadre de la programmation « Au ras du réel » (exposition prolongée jusqu’au 13 décembre 2026). Déjà connu et apprécié en France, puisque Saru est son cinquième livre édité dans le pays, Yamamoto Masao y a fait son grand retour cet été en venant rencontrer son public à Paris et à Lectoure. Son esthétique du dépouillement, où le silence, le vide et la délicatesse des nuances rappellent parfois la sensibilité des arts traditionnels japonais, semble plaire particulièrement à l’international.

Un singe pensif, au bord de l’eau. Extrait de “Saru”, publié aux Éditions Textuel © Yamamoto Masao
Célèbres dans le monde entier pour leur goût immodéré pour les onsen, les singes japonais révèlent une autre facette de leur personnalité sous le regard de Yamamoto Masao. Certaines de leurs attitudes et de leurs comportements troublent par leur profonde humanité. Tel ce trio de singes qui posent, enlacés, comme pour un portrait de famille en studio. Ou bien ce primate penché, seul, au-dessus de l’eau, absorbé dans ses pensées. Lointains cousins, ils nous renvoient à nos propres failles. « « L’être humain n’est-il pas devenu une créature plus déraisonnable que les animaux eux-mêmes, presque impossible à contrôler ? Les animaux, eux, ne s’entretuent pas inutilement », soupire le photographe.
Peindre avec la lumière
Celui qui avait commencé par des études de peinture entame sa carrière de photographe à la fin des années 1980 avec le projet A box of Ku (Une boîte de vide) qui deviendra ensuite Nakazora (Entre ciel et terre). Dans ses premières expositions, des centaines de petites photographies étaient installées dans une boîte dans laquelle les visiteurs étaient libres de piocher. Chacun pouvait alors créer ses propres associations d’images, et former des liens inattendus. Puis, Yamamoto Masao décide d’abandonner ces installations pour que les spectateurs se concentrent sur chaque photographie. Dans son projet Kawa=Flow (Rivière=Écoulement) initié par la suite, il s’intéresse particulièrement au passage du temps.
Vues de l’exposition “SARU” à la galerie Camera Obscura à Paris jusqu’au 1er août 2026. Yamamoto Masao y a tenu une rencontre avec son public le 4 juillet.
Certaines de ses images semblent avoir été tracées à l’encre de Chine, comme calligraphiées, à l’instar de ce petit singe jouant avec une boule de neige dont la fourrure aux contours flous apparait presque diluée. Yamamoto Masao intervient sur ses photographies au moment du développement, en utilisant toutes sortes de procédés, afin de travailler les tirages et de faire vieillir les images artificiellement. Pour mieux refléter les émotions ressenties face à une scène, il peut décider d’assombrir l’arrière-plan ou au contraire le laisser plus clair. « C’est comme si je peignais avec la lumière », décrit-il.

Un petit singe dont la fourrure semblerait presque peinte. Extrait de “Saru” publié aux Éditions Textuel © Yamamoto Masao
Une photographie libérée des objectifs
Peu de figures humaines sur les images de Yamamoto Masao. Ce dernier photographie à l’instinct, sans préméditation, au gré de ses déambulations. « Si l’on a un but précis en tête, on en devient prisonnier au risque de passer à côté d’autres scènes intéressantes », affirme-t-il. « Avec un objectif, l’être humain devient très rationnel et je ne sais pas si cette rationalité est bonne ». Le photographe se fie donc plutôt à sa sensibilité pour déclencher l’obturateur. « Il ne s’agit pas de reproduire fidèlement la réalité, mais plutôt les sensations de l’instant, de l’atmosphère, des différentes émotions en moi ».

Yamamoto Masao a immortalisé les singes en pleine action dans une scène saisissante de mouvement évoquant le “Chōjū-giga”, un rouleau peint célèbre pour ses figures animales aux traits si humains © Yamamoto Masao
Son intuition lui permet de capter des scènes incroyables, comme ce tableau d’un groupe de singes en mouvement (qui occupe une quadruple page dépliante dans le livre Saru), saisis dans des positions cocasses dont l’un tête en bas sur une branche. Une composition qui rappelle le Chōjū-giga, rouleau peint japonais du XIIe siècle figurant des crapauds et un lièvre combattant.

Vue de l’exposition “SARU” à la galerie Camera Obscura à Paris.
Didier Brousse, directeur de la galerie Camera Obscura et qui expose Yamamoto Masao depuis 2006, a tout de suite apprécié l’originalité de sa vision. « Ses photographies amènent vers l’enfance, le souvenir, le mystère de la photo », explique-t-il. « Il est attiré par les petites choses de la nature, de la vie, de petits évènements anonymes qui appartiennent à chacun ».

Yamamoto Masao aime faire figurer l’invisible à l’aide de minuscules points dorés ajoutés à ses photographies. Extrait de “Saru”, publié aux Éditions Textuel © Yamamoto Masao
Parfois, Yamamoto Masao projette de minuscules gouttes de peinture dorée sur ses clichés, pour exprimer l’invisible. Quand on l’interroge sur ce qui constitue une photographie qui ébranle, il évoque justement la force de l’imperceptible. « Je m’intéresse aux œuvres où quelque chose est difficile à percevoir. Si on les comprend trop facilement, on les consomme aussi trop vite, sans chercher à aller plus loin. Or, les images fortes laissent une sensation persistante, quelque chose d’intrigant ». Ainsi de sa photographie d’une sphère dans le ciel, à première vue, une lune voilée. Or, il s’agit en réalité d’une étoile, photographiée en plein jour à l’aide d’un télescope. Car les étoiles brillent la journée, c’est seulement la lumière du soleil qui nous empêche de les voir. Les photographies de Yamamoto Masao sont ainsi, qui dirigent notre regard vers une réalité qui souvent nous échappe.

Yamamoto Masao à la galerie Camera Obscura le 4 juillet 2026.

“Saru”, un livre de photographies par Yamamoto Masao, publié aux éditions Textuel.