Deux réalisateurs de la nouvelle génération, miroirs de leur époque
Yuiga Danzuka et Hiroshi Okumoto, qui ont brillé dans les festivals de cinéma, racontent leur pratique créative et leur rapport au 7ème art.
Une mise en scène naturelle qui saisit les variations des émotions

Yuiga Danzuka est né en 1998 à Tokyo et quitte l’université avant d’entamer et achever une formation à The Film School of Tokyo. Il réalise plusieurs courts métrages, dont “After the Night on the Bridge” et “Far, Far Away”. En 2025, son premier long métrage, “Des fleurs pour Tokyo”, est sélectionné à la Quinzaine des cinéastes du 78e Festival de Cannes, faisant de lui le plus jeune réalisateur japonais à y être sélectionné.
Avec Des fleurs pour Tokyo, son premier long métrage, Yuiga Danzuka a réalisé un exploit : son film a été présenté dans le cadre de la Quinzaine des cinéastes du 78e Festival de Cannes, faisant de lui le plus jeune réalisateur japonais à y bénéficier d’une projection officielle.
Il avait déjà signé plusieurs courts métrages primés dans des festivals japonais, mais, jusqu’à la fin du lycée, il se consacrait surtout au baseball. C’est à l’université qu’il a véritablement commencé à regarder des films. Son entrée dans le monde du cinéma doit d’ailleurs beaucoup à une conversation anodine avec un étudiant plus âgé, féru de culture, qui logeait chez lui à l’époque.
« Un jour, je lui ai simplement dit que j’aimais beaucoup le cinéma ces derniers temps et que je regardais souvent des films. Il m’a répondu : “Pourquoi tu n’essaierais pas d’en faire toi-même ?” À partir de là, je me suis soudain mis à être beaucoup plus attentif à la mise en scène. Auparavant déjà, lorsque je voyais un film qui ne me convainquait pas, je passais beaucoup de temps à chercher ce qui n’avait pas fonctionné, comme pour essayer de récupérer le temps que je venais de perdre. Peu à peu, j’ai compris que l’intérêt d’un film ne reposait pas uniquement sur son histoire. J’ai alors eu envie de réaliser mes propres films, en travaillant aussi la mise en scène. »

L’entretien s’est déroulé dans les locaux de son agence, d’où l’on aperçoit le centre de Tokyo. Yuiga Danzuka répond avec sérieux, puisant dans ses souvenirs. « Je me surprends souvent à me demander quel serait le meilleur angle pour filmer le paysage qui se trouve devant moi », confie-t-il en souriant.
Lorsqu’il regarde un film, Yuiga Danzuka imagine désormais une caméra virtuelle au cœur de chaque scène, se demandant : « Et si je regardais plutôt cette histoire depuis cet endroit ? » Au fil du temps, il a ainsi élaboré ses propres principes de réalisation. Parmi les éléments auxquels il accorde le plus d’importance dans sa manière de raconter une histoire figure le mouvement des acteurs. Lorsqu’il réfléchit au découpage des plans, il veille à ce que les paroles prononcées par les comédiens concordent avec leurs gestes et leurs déplacements.
« Ce qui m’intéresse, c’est que les émotions d’un personnage évoluent en fonction de la manière dont l’acteur se déplace réellement. Je lui indique, par exemple : “Vous allez vous déplacer de là à là”, puis je le laisse jouer. Si, dans la peau de son personnage, il éprouve des difficultés à prononcer une réplique à cet endroit, nous en discutons. Il arrive qu’un simple changement de mouvement suffise à rendre le personnage immédiatement plus cohérent. »
Son objectif reste avant tout de permettre aux personnages d’exister pleinement au sein du récit, sans que la mise en scène ne prenne le dessus.
« Lorsque je représente un personnage, je fais attention à ce que la mise en scène ne s’impose pas au premier plan. J’ai le sentiment que, dès lors qu’on la remarque trop, le personnage risque de se retrouver enfermé dans une représentation schématique. Les films que j’aime donnent certes le sentiment d’un véritable savoir-faire artisanal, avec des plans parfaitement pensés pour chaque scène, mais la personnalité du réalisateur s’y exprime naturellement, sans être imposée au spectateur.
J’aime particulièrement David Fincher, Leos Carax, Kiyoshi Kurosawa et Miwa Nishikawa. Dans leurs films, on perçoit parfois des instants où les acteurs semblent dépasser le cadre du scénario, et c’est quelque chose qui me captive. The Long Excuse (Nagai iiwake), de Miwa Nishikawa, m’a notamment laissé un souvenir précieux : j’ai eu le sentiment de percevoir, dans les moindres détails de chaque scène, les émotions les plus subtiles et les conflits intérieurs du protagoniste, avec un réalisme saisissant. »

À la suite du décès de leur mère, Ren et sa sœur aînée, Emi, renouent avec leur père, Hajime, un paysagiste dont ils s’étaient éloignés. À la faveur de ces retrouvailles fortuites, tous trois tentent de reconstruire leurs liens familiaux dans le quartier de Shibuya, en pleine transformation urbaine.
Malgré des convictions artistiques bien affirmées, le réalisateur veille à ne pas s’enfermer dans sa propre vision. Il reconnaît qu’il cherche encore sa manière de composer les images, tout en continuant à remettre en question ses choix.
« J’ai mes propres images en tête et des principes qui me guident, mais, pendant le tournage, je me demande si une autre solution ne serait pas plus juste pour toucher un large public. Sur Des fleurs pour Tokyo, j’ai eu la chance de travailler avec des personnes extrêmement talentueuses, qui ont considérablement élevé le niveau du film.
C’est difficile à expliquer, car cela relève davantage de l’intuition, mais j’ai compris que tout ce qui se trouve en dehors du cercle de ce que je considère comme acceptable n’est pas nécessairement à rejeter. Il existe, d’un côté, ce que je juge totalement impossible et, de l’autre, une zone intermédiaire composée d’éléments qui ne sont pas mauvais pour autant. Le travail consiste à en réunir le plus possible, en recueillant les avis de chacun. »
Alors que son prochain film suscite déjà l’intérêt, Yuiga Danzuka aimerait désormais s’essayer à des genres comme le suspense et le film à énigme. C’est en découvrant Le Château d’Arioka, le dernier film de Kiyoshi Kurosawa, qu’il a acquis la certitude que cette voie correspondait à ses aspirations.
« Ces derniers temps, on voit beaucoup de drames humains difficiles à rattacher à un genre précis — et je pense que mes films présentent eux aussi cette caractéristique. Pourtant, en regardant Le Château d’Arioka, j’ai ressenti une forme de réconfort, comme si je retrouvais quelque chose de familier. J’ai aussi été enthousiasmé par la liberté avec laquelle le réalisateur parvient à jouer avec les codes, tout en donnant au film une véritable touche de mystère. Cela a fait naître en moi une nouvelle envie : réfléchir sérieusement à la manière de créer quelque chose de passionnant à l’intérieur d’un cadre défini à l’avance. »

Des fleurs pour Tokyo
Réalisation et scénario : Yuiga Danzuka
Avec : Kōdai Kurosaki, Kenichi Endō, Haruka Igawa, Mai Kiryu, Akiko Kikuchi, Aoi Nakamura, entre autres.
Durée : 1 h 55
Sortie en France le 5 août 2026
© Siglo / LesPros Entertainment
Cadrer comme pour retrouver des souvenirs oubliés

Hiroshi Okuyama est né en 1996 à Tokyo. Il s’est fait remarquer sur la scène internationale avec son premier long métrage, “Jésus” (2019), puis avec son deuxième, “My Sunshine” (2024), tous deux salués dans les festivals du monde entier. En 2026, il réalise également le générique d’ouverture de “Blossom”, une série télévisée matinale de la NHK. Il est photographié ici au sein de SIX, l’agence créative à laquelle il appartient. Dans cet espace paisible ponctué d’œuvres d’art, il participe à des réunions et procède au montage de ses films.
C’est en réalité son intérêt pour le théâtre qui a ouvert à Hiroshi Okuyama la voie du cinéma. Plus il s’y consacrait, plus il souhaitait pouvoir conserver les émotions et les réactions suscitées par le jeu des acteurs, sans que celles-ci soient limitées à un lieu ou à un moment précis. Cette envie l’a progressivement amené à s’intéresser à une idée qui lui trottait déjà dans un coin de la tête : passer derrière la caméra.
« Lorsque j’ai découvert les films de Jacques Tati et de Roy Andersson, j’ai été frappé par la fraîcheur de leur regard, si différent de celui du cinéma japonais, et je me suis dit qu’il existait d’autres façons de filmer. En regardant les œuvres d’Aki Kaurismäki, j’étais parfois saisi par des images qui semblaient s’imposer d’elles-mêmes, au point que je me disais : “Pour cette scène, il n’y a pas d’autre position de caméra possible.” C’est ainsi que j’ai découvert ce qui faisait la singularité du cinéma par rapport au théâtre. »
Dans son travail de cinéaste, Hiroshi Okuyama accorde une importance primordiale à la manière de cadrer une image. Ses films naissent souvent d’une intuition visuelle, d’une envie de saisir un paysage particulier ou de découvrir ce qu’une expression pourrait révéler si elle apparaissait dans un autre plan. L’image précède alors l’histoire.
« Par exemple, si trois personnes, un adulte, un petit garçon et une petite fille, se mettaient à danser librement sur un lac gelé, ce serait forcément une image magnifique. Ce serait beau, et j’aurais envie de la filmer. Je pars alors de cette image et je remonte le fil : quelle histoire faudrait-il raconter pour parvenir à cette scène ? »
Après avoir évoqué l’une de ses scènes préférées issues de My Sunshine (Boku no ohisama), son deuxième long métrage, le réalisateur confie, dans un sourire : « Ce que j’aime par-dessus tout, c’est le temps passé à chercher le bon cadrage avec la caméra. »
« Dans ma tête, le réalisateur que je suis et le chef opérateur que je suis ne cessent de se disputer. L’un me dit : “Si on filme depuis cet angle, on fera mieux ressortir cette émotion.” L’autre lui répond : “Mais alors, la composition de l’image va perdre son équilibre.” J’ai l’impression que c’est en tournant tout en hésitant, en explorant différentes possibilités, que je parviens plus facilement à trouver le plan qui me convient le mieux. »
Lorsqu’il évoque les histoires qu’il souhaite raconter, Hiroshi Okuyama résume son ambition en une formule : « Je veux faire des films qui nous donnent l’impression de nous souvenir de quelque chose que nous avions oublié. »
« Jusqu’à présent, j’ai réalisé des films dont les histoires s’inspiraient assez largement de mes propres expériences. Le sentiment que l’on éprouve pour quelqu’un, les regrets d’avoir blessé cette personne à cause de ce sentiment, la douleur d’avoir soi-même été blessé… Revenir sur ces émotions à travers mes films m’a donné l’impression de pouvoir avancer un peu plus, aussi bien en tant qu’être humain qu’en tant que créateur. À l’avenir, j’aimerais continuer à représenter la douleur, parfois, et pouvoir apporter une forme de réconfort, à travers le cinéma, à celles et ceux qui se reconnaissent dans ce que je raconte. »
Un regard qui saisit avec finesse les émotions humaines : les paysages qu’il fait apparaître se déploient alors en écho aux souvenirs de ceux qui les contemplent.

My Sunshine
Réalisation, photographie, scénario et montage : Hiroshi Okuyama
Avec : Sōsuke Ikematsu, Keitatsu Koshiyama, Kiara Nakanishi, Ryūya Wakaba, Maho Yamada et Yunho.
Durée : 1 h 30
Sortie en France le 25 décembre 2024
© Comité de production de My Sunshine 2024 / COMME DES CINÉMAS