MEGUMI et Kento Kaku, ces producteurs qui ouvrent la voie à une nouvelle ère

D’acteurs de premier plan, ils ont décidé de passer de l’autre côté de la caméra pour prendre part à la création des films. Entretien croisé.

09.10.2026

TexteSYO PhotographiesYoshiaki Tsutsui StylismeKumi Saito et Arata Kobayashi Hair & Make-UpMariko Adachi et Tatsuya Nishioka Avec la collaboration deYuji Kuramochi

Kento Kaku, Pull en maille : 110 000 ¥ ; pantalon : 170 500 ¥ — BODE. Bague : 1 320 000 ¥ — Cartier. Autres pièces personnelles./ MEGUMI, Veste : 104 500 ¥ ; pantalon : 66 000 ¥ — Kanako Sakai. Boucles d’oreilles : 176 000 ¥ ; bracelet : 330 000 ¥ ; bague (main gauche) : 176 000 ¥ ; bague (main droite) : 165 000 ¥ — Aguadé Diamond. Chaussures personnelles.

Kento Kaku — J’ai commencé la production parce que, pendant la pandémie de Covid-19, j’ai pris conscience que je risquais de me retrouver sans travail. Alors que je me posais beaucoup de questions, je regardais des films étrangers et j’ai remarqué que certains acteurs figuraient également au générique en tant que producteurs. Je me suis dit que c’était une possibilité à explorer.

MEGUMI — Le moment et les motivations étaient exactement les mêmes pour moi. Je voulais sortir de cette situation où la peur de ne plus avoir de travail me paralysait en permanence. Pour cela, je devais devenir quelqu’un capable de créer ses propres opportunités. C’est de là que tout est parti. Par ailleurs, après avoir passé tant d’années dans ce milieu, j’avais aussi relevé un certain nombre de choses dont je me disais qu’elles pourraient être améliorées. J’ai donc décidé de prendre les devants.

Kento Kaku — À l’époque, j’avais l’impression qu’au Japon, les acteurs qui cumulaient leur métier avec celui de producteur étaient encore assez rares. Il y a aussi un problème structurel : comme il n’existe pas vraiment de formation spécialisée accessible, on ne sait pas nécessairement comment s’y prendre pour le devenir. Au départ, je ne m’étais pas dit que je voulais être producteur. Ce qui m’attirait, c’était avant tout de développer des projets, et c’est à partir de là que mon activité a évolué vers ce qu’elle est aujourd’hui.

MEGUMI — C’est vrai qu’il faudrait des lieux où l’on puisse apprendre le métier de producteur. En même temps, je me dis parfois que si je parviens à travailler de manière aussi audacieuse, c’est justement parce que je ne connais pas les méthodes traditionnelles.

Kento Kaku — C’est certain. Que l’on réussisse ou que l’on échoue, on acquiert de l’expérience. Ce n’est que récemment que j’ai réussi à envisager les choses de cette manière.

Partir de ce qui nous touche le plus profondément et trouver comment le raconter

MEGUMI est née en 1981 dans le département d’Okayama. En 2020, elle remporte le prix de la meilleure actrice dans un second rôle lors de la 62e édition des Blue Ribbon Awards pour ses performances dans “Typhoon Family” et “One Night”. Ces dernières années, elle s’est illustrée non seulement comme actrice, mais aussi comme productrice. Parmi ses projets récents figurent le film “FUJIKO”, “The Breath of the Blue Whale” et l’émission de téléréalité “Badly in Love” sur Netflix, dont elle a assuré le développement et la production.

MEGUMI — Personnellement, je trouve admirable que tu te sois lancé dans la production. Tu me sembles être quelqu’un de sensible, contrairement à moi qui ai un tempérament assez différent.

Kento Kaku — Je suis plutôt timide, c’est vrai ! (Rires.) Mon principal défi en ce moment, c’est d’acquérir une certaine aisance relationnelle, une qualité essentielle pour un producteur. Je sais que je dois progresser sur ce point.

MEGUMI — N’hésite pas à m’appeler quand tu en as besoin. C’est justement l’un de mes points forts ! (Rires.) En 2024, tu as fondé la société de production audiovisuelle SIGNAL 181 avec le réalisateur Dave Boyle. Comment procédez-vous pour développer vos projets ?

Kento Kaku — Pour décider de donner ou non notre feu vert à un projet, il faut que nous soyons parfaitement d’accord tous les deux, mais aussi que sa réalisation soit concrètement envisageable. Cela dit, notre premier critère reste l’intuition : est-ce que le projet nous enthousiasme ? C’est ce qui guide notre décision. Pour que nous ayons envie de nous investir pleinement dans sa réalisation, il faut que les éléments fondamentaux (la structure, l’histoire, les personnages) apportent quelque chose de neuf. C’est peut-être même le critère le plus important. Ensuite, nous prenons également en compte le marché et l’air du temps.

MEGUMI — De mon côté, j’ai actuellement cinq ou six projets en développement, qui sont tous nés de circonstances différentes. Mais lorsqu’il s’agit d’un projet que j’ai moi-même imaginé, je fonctionne comme Kento : tout commence par cette envie de me dire « C’est ça que je veux faire ! ». Le problème, c’est qu’on ne peut pas produire un film sans réunir des investisseurs. J’essaie donc d’avoir à la fois des projets qui me tiennent vraiment à cœur et d’autres, plus secondaires, qui répondent davantage à la demande du marché.

Il m’arrive souvent de me dire que si nous avions un budget plus important, je pourrais faciliter le travail de toutes les personnes présentes sur le plateau. C’est aussi pour cela que nous devons absolument parvenir à vendre nos œuvres à l’étranger dans de bonnes conditions. Le Festival de Cannes de cette année l’a encore montré : le Japon suscite actuellement beaucoup d’intérêt, et je pense que nous devons saisir cette occasion.

J’ai entendu dire que tu entretenais également des liens avec des festivals de cinéma et des sociétés de distribution aux États-Unis. Comment perçois-tu ce marché ?

Kento Kaku — Les films de genre, notamment d’horreur, ainsi que les animés rencontrent un certain succès. Je sens sans aucun doute que la culture japonaise les intéresse et les intrigue. En revanche, il semblerait qu’il manque des réseaux permettant de nouer des liens directs avec les créateurs. J’aimerais donc essayer activement de contribuer à combler ce manque, à mon échelle.

Je me rends compte aussi, ces derniers temps, que continuer à concevoir des œuvres uniquement en fonction du marché japonais ne nous permettra pas d’avancer. Il est essentiel d’élargir notre perspective et de partir du principe que nos créations doivent pouvoir être comprises et appréciées quel que soit le pays dans lequel elles sont présentées. Nous sommes progressivement en train de changer notre manière de développer les projets : au lieu de tout expliquer de façon trop explicite, nous réfléchissons davantage à la manière de mettre en valeur les images et leur esthétique dès la conception.

Plutôt que de viser le seul marché japonais, créer des œuvres compréhensibles dans le monde entier

Kento Kaku est né en 1989 à Tokyo. Il fait ses débuts en tant qu’acteur en 2007 et apparaît depuis dans de nombreux succès, notamment les séries télévisées “From Today, It’s My Turn!!” et “TOKYO MER”. Il devient indépendant en 2022. Pour la série Netflix “House of Ninjas”, il tient le rôle principal tout en participant à la conception originale du projet, à son développement et à sa coproduction. Il est également producteur de son dernier film, “Never After Dark”.

MEGUMI — Mon idéal serait de produire un film comme Anora, réalisé par Sean Baker, qui a rencontré du succès aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Mais il faut aussi que l’œuvre aborde un thème universel. Au fond, les préoccupations humaines sont les mêmes pour tout le monde. Il faut donc commencer par regarder en face ce qui nous fait le plus souffrir, ce qui nous est le plus difficile à vivre. Si on parvient à déterminer que ce que nous ressentons ne relève pas simplement de l’ego, mais mérite d’être partagé avec le monde, alors il faut creuser cette piste.

Le réalisateur Alfred Hitchcock comme le cinéaste Park Chan-wook ont tous deux recommandé de « raconter ce qui se trouve dans un rayon de cinq mètres autour de soi ». Je pense que tout l’enjeu consiste à trouver la bonne approche pour raconter des expériences extrêmement personnelles, des choses qui nous touchent intimement et qui revêtent pour nous une importance vitale.

Kento Kaku — Pour ce qui est de trouver la bonne approche, dans Never After Dark, je voulais abolir la barrière de la langue. Nous avons donc réduit les dialogues autant que possible, en cherchant à faire passer les informations nécessaires par les images.

MEGUMI — C’est justement l’un des aspects avec lesquels les Japonais ont le plus de mal. Nous avons tendance à craindre que le spectateur ne comprenne pas si nous ne lui expliquons pas tout avec des mots. J’ai été impressionnée par la façon dont Never After Dark a choisi, dès le départ, de miser sur les moments de vide. C’est remarquable.

Kento Kaku — Merci. J’ai également trouvé Fujiko magnifique dès son tout premier plan. On sent à quel point chaque département a travaillé les images avec une exigence remarquable. L’utilisation de la musique était elle aussi particulièrement recherchée.

MEGUMI — Le mélange entre l’esthétique chaotique des coiffures, du maquillage et des décors des années 1970 et 1980, et le sens du rythme du réalisateur Taichi Kimura a donné au film une tonalité assez inhabituelle pour une œuvre d’époque ou un drame familial. Au début, cette direction nous inquiétait un peu, et nous en avons beaucoup discuté. Mais l’identité propre du réalisateur a fini par rencontrer celle de l’époque représentée, et je suis heureuse que l’ensemble ait trouvé son équilibre.

Kento Kaku — Il est vraiment essentiel que le spectateur ait envie de découvrir la suite dès les premières minutes. Avec Dave, nous sommes particulièrement attachés à une chose : que nos œuvres soient avant tout des divertissements. Sur Never After Dark, nous avons poussé cette logique jusqu’à placer systématiquement le public au centre de nos préoccupations. De la phase de conception jusqu’aux dernières étapes de finition, nous nous sommes constamment demandé comment susciter l’enthousiasme des spectateurs, les surprendre et les faire rire. C’était presque devenu notre mot d’ordre.

MEGUMI — Pour ma part, je travaille sur des films, des séries et même des programmes non scénarisés, comme l’émission de téléréalité Badly in Love. Or, les façons de divertir le public diffèrent selon les formats. Au cinéma, comme nous venons de le dire, tout passe notamment par les images et les espaces laissés à l’interprétation. Pour les programmes non scénarisés, la nouveauté et le décalage sont importants. Quant aux séries télévisées au long cours, elles gagnent à miser davantage sur les tendances du moment et sur une narration facile à suivre.

Malgré ces différences, je me fixe toujours le même objectif : proposer quelque chose que le public n’a encore jamais vu.

Kento, tu produis toi aussi différents types d’œuvres, des films aux séries, et pas uniquement pour le cinéma. Il y a peu de producteurs qui travaillent sur des formats aussi variés. Je suis donc ravie de me dire que j’ai trouvé un compagnon de route !

Kento Kaku — J’aime autant le cinéma que les séries. À chaque fois, je pars de la même curiosité : « Qu’est-ce que cela donnerait si je m’y essayais moi-même ? ». Et justement, comme je ne me limite pas au cinéma, je ressens d’autant plus fortement le désir de créer des films qui tirent pleinement parti de ce qui fait la singularité d’une projection en salle. Cette expérience particulière, presque exceptionnelle, que l’on partage avec les autres spectateurs.

MEGUMI — Au fond, le cinéma est avant tout une affaire de rencontres. C’est quelque chose que je ressens avec encore plus de force depuis que nous organisons la Japan Night à Cannes, une initiative que nous avons reconduite pendant trois années consécutives.

Lorsque des passionnés de cinéma se retrouvent et sympathisent, peu importe leur pays ou leur origine, les choses peuvent aller très vite : on se met à parler de distribuer un film, de monter une coproduction, et de nouveaux projets prennent forme. J’aimerais vraiment que les créateurs japonais qui considèrent les festivals internationaux comme des événements lointains puissent tenter l’expérience et s’y rendre au moins une fois.

Kento Kaku — Je suis convaincu que les équipes techniques et les acteurs japonais ont un niveau qui n’a absolument rien à envier à celui du reste du monde. Nous cherchons simplement encore comment faire rayonner ces formidables talents à l’international. C’est une mission que j’aimerais accomplir avec d’autres, en unissant nos forces. Je suis donc vraiment heureux d’avoir pu échanger avec toi, MEGUMI.

MEGUMI — Moi aussi. Merci beaucoup !

Deux films produits par Kento Kaku et MEGUMI, sortis en juin 2026 et récompensés dans des festivals internationaux

“Never After Dark”

À la suite d’une demande concernant l’apparition d’un esprit masculin, Airi (Moeka Hoshi), une médium, se rend dans une demeure de style occidental isolée au cœur des montagnes, accompagnée de sa sœur aînée Miku (Kurumi Inagaki), désormais devenue un fantôme. Au fil de leur enquête, elles découvrent des faits bouleversants dissimulés dans la demeure.


Réalisation et scénario : Dave Boyle.
Production : Kento Kaku.
Avec Moeka Hoshi, Kurumi Inagaki, Kento Kaku, Mutsuo Yoshioka, Bokuzo Masana, Tae Kimura, entre autres.
2026 · 1 h 45
© 2025 Signal181, Inc. Tous droits réservés.

Sortie en salles en France le 25 septembre 2026

“FUJIKO”

Shizuoka, 1977. Peu après avoir donné naissance à sa fille, Fujiko (Yuki Katayama) subit des traitements injustes et cruels de la part de la famille de son mari. Elle décide alors de prendre un nouveau départ en tant que mère célibataire. Le film retrace la première moitié de sa vie, une existence mouvementée et tumultueuse, complètement rock’n’roll.

 

Réalisation et idée originale : Taichi Kimura.
Développement et production : MEGUMI.
Avec Yuki Katayama, YOU, Lily Franky, MEGUMI, Ogata Issei, entre autres.
2026 · 1 h 35
© 2026 FUJIKO Film Partners

Sortie en avant-première lors du festival “Les saisons Hanabi” du 6 au 12 janvier 2027 en France.