Hirokazu Kore-eda partage sa technique pour adapter un manga au cinéma

Son film “Look Back” suit deux amies aspirantes mangaka dans leur évolution créative à la manière d'un récit initiatique.

25.09.2026

PhotographiesHideaki Hamada TexteYusuke Monma

Hirokazu Kore-eda est né en 1962 à Tokyo. Après avoir réalisé des documentaires pour la télévision, il fait ses débuts au cinéma en 1995 avec “Maborosi”. Il acquiert ensuite une renommée internationale grâce à des films consacrés à la famille et à la société, parmi lesquels “Nobody Knows”, “Tel père, tel fils”, “Notre petite sœur” et “Une affaire de famille”.

Peu après la parution du manga Look Back, le réalisateur Hirokazu Kore-eda l’achète en librairie et le lit d’une traite. Sur une proposition de son producteur, il rencontre l’auteur, Tatsuki Fujimoto, et sur le chemin du retour, prend la décision de transposer son récit au cinéma.

« En discutant avec Tatsuki Fujimoto de sa manière de créer ses mangas, nous avons parlé du son produit par le trait d’une assistante chevronnée, un son précis et assuré, qui avait quelque chose de très beau. C’est à ce moment-là que je me suis dit que le son du dessin et le dos de celles qui dessinent pouvaient suffire à faire exister un film. Dans les mangas de Tatsuki Fujimoto, Chainsaw Man possède par exemple un découpage des scènes d’action très particulier, ce qui rend son adaptation en prises de vues réelles difficile. Mais dans Look Back, même sans dialogue, on peut tout exprimer à travers les dos, les mains et les sons. Cela m’a semblé proche d’une forme de cinéma très primitive, comme le cinéma muet. »

© Tatsuki Fujimoto / Shueisha © 2026 K2Pictures / Shueisha

Publié en 2021 par Tatsuki Fujimoto, le manga original raconte l’histoire de deux jeunes filles passionnées de dessin et de création de mangas. Pour Kore-eda, l’un des éléments essentiels de l’adaptation était le son du dessin. D’abord le crayon, puis le stylo. Le réalisateur a cherché à retracer le parcours des deux héroïnes, Fujino et Kyōmoto, à travers l’évolution de ces sons.

« C’est pour cette raison que je tenais aussi à montrer le moment où Fujino devient mangaka professionnelle et où ses outils passent au numérique. Je voulais exprimer leur évolution à travers la différence entre les sons produits lorsqu’elles dessinent. »

© Tatsuki Fujimoto / Shueisha © 2026 K2Pictures / Shueisha

Ce n’est pas la première fois que Kore-eda adapte un manga au cinéma, puisqu’il a notamment réalisé Notre petite sœur, adaptation de Kamakura Diary. À chaque fois, il a recours à une méthode particulière.

« Je transforme les monologues en dialogues. Autrement dit, je transforme le texte narratif ou les pensées d’un personnage en conversation. Cette fois encore, tous les monologues se développent sous la forme d’un échange avec quelqu’un. C’est quelque chose que je considère comme essentiel lorsqu’on adapte un manga au cinéma. »

À la lecture du manga original, ce qui a particulièrement marqué Kore-eda est la manière dont il donne à voir les conflits intérieurs propres à tout créateur, mais aussi la détermination à continuer malgré tout à créer. Pour l’expliquer, le réalisateur revient sur le récit que Fujimoto livre dans la postface d’un de ses recueils, consacré à son expérience de bénévole après le séisme et le tsunami qui ont frappé l’est du Japon en 2011.

« Fujimoto raconte qu’après avoir passé une journée à retirer la boue des caniveaux, il est rentré chez lui avec le sentiment de n’avoir servi à rien. Je pense qu’il s’est probablement demandé, dans cette situation, pourquoi il dessinait des mangas. Pour surmonter cette expérience, il devait dessiner Look Back. Il fallait qu’il le fasse pour pouvoir avancer. Cette détermination, cette conviction qu’il ne pourrait pas continuer sans cela, transparaît dans le manga original. »

Fujino et Kyōmoto se rencontrent à travers le dessin. Leur relation, de l’enfance à l’âge adulte, est dépeinte avec finesse. © Tatsuki Fujimoto / Shueisha © 2026 K2Pictures / Shueisha

Kore-eda poursuit :

« Les créateurs connaissent ce genre de blocages à plusieurs reprises au cours de leur vie. Pour ma part, lorsque j’ai perdu en 2009 le producteur qui était aussi mon partenaire, cela a été l’un de ces moments où j’ai été contraint de m’arrêter. Seuls ceux qui parviennent à surmonter ce genre d’épreuves peuvent continuer à créer. »

Quant au « pouvoir du cinéma », cette force qui continue d’attirer les spectateurs, Kore-eda l’explique ainsi : « Le fait que le cinéma soit créé collectivement et regardé collectivement est un élément essentiel. » Lorsqu’il travaille avec une équipe nombreuse pour donner forme à un film, le réalisateur écoute attentivement les avis de ceux qui l’entourent et n’hésite pas à les intégrer avec souplesse.

« Le cinéma n’est pas un médicament qui change la société, mais un moyen de renforcer ses défenses immunitaires »

© Tatsuki Fujimoto / Shueisha © 2026 K2Pictures / Shueisha

« Je pense que cela vient probablement du fait que je suis issu de la télévision. Le cinéma et la télévision ont chacun leurs qualités. Au cinéma, chaque membre de l’équipe assume ses responsabilités en tant que professionnel. À la télévision, en revanche, tout le monde travaille davantage sur un pied d’égalité. Dès que nous arrivions sur un lieu de tournage, peu importait que l’on soit réalisateur ou chef opérateur : nous partions tous en même temps à la recherche de l’endroit où tourner. Et chacun donnait son avis sur un pied d’égalité. J’aimais cet amateurisme, et je voulais amener cette touche au cinéma. Et puis… »

Lorsqu’il n’était encore qu’un jeune assistant réalisateur, Kore-eda était traité avec désinvolture sur les plateaux et ses opinions étaient rarement prises en compte. Pourtant, il était convaincu que l’émission serait forcément meilleure si l’on intégrait ses idées.

« C’était assez arrogant de ma part, cela dit (rires). Mais cette expérience m’a conduit à décider que j’écouterais toujours l’avis de chacun, quelle que soit sa position. Cette fois encore, le film a beaucoup changé grâce aux remarques de l’assistante réalisatrice Miyo Yamaura. Elle avait également travaillé comme assistante réalisatrice sur Asura, et Rie Miyazawa, qui était présente sur le tournage, m’avait demandé : “Pourquoi est-ce que les scènes s’améliorent chaque fois qu’elle murmure quelque chose au réalisateur ?” L’assistant réalisateur est justement là pour faire part au réalisateur de tout ce qu’il remarque. »

Dans le dos de Fujino lorsqu’elle dessine, dans ses mains et dans le son de son crayon, Kore-eda a retrouvé une forme primitive du cinéma. © Tatsuki Fujimoto / Shueisha © 2026 K2Pictures / Shueisha

Kore-eda n’est pas un réalisateur qui impose son autorité et cherche à contrôler le plateau. Sa manière de travailler se situe plutôt à l’opposé de l’exercice du pouvoir.

« L’idéal, c’est que le film puisse se construire sans que j’aie à donner des ordres ou à crier “Non, ce n’est pas ça !”. Le mieux, c’est qu’à un moment donné, on réalise qu’on a simplement réussi à tourner le film sans même s’en rendre compte (rires). »

C’est précisément pour cette raison que, pour Kore-eda, le « pouvoir du cinéma » n’est pas une « force » capable de transformer la société ou le monde.

« Je ne voudrais pas que l’on attende du cinéma le même effet que celui d’un médicament : “Prenez ceci et votre rhume guérira.” Je pense que le “pouvoir du cinéma” consiste plutôt à renforcer notre immunité face à la société et au monde et, par conséquent, à nous permettre de ne pas attraper le rhume. »

Aju Makita (à gauche) et Natsuki Deguchi (à droite) interprètent respectivement Kyōmoto et Fujino devenues lycéennes. Dans leur manière d’être se lit toute l’évolution des deux jeunes filles.

Au-delà du fait d’être « créé collectivement », le cinéma possède aussi, selon Kore-eda, une autre particularité : celle d’être « regardé collectivement ».

« Je ne nie pas la commodité du streaming, mais même lorsque l’on parle de diffusion simultanée dans le monde entier, quelque chose ne me paraît pas tout à fait concret. Pour un créateur, je pense qu’il est plus important de partir à l’étranger dans le cadre d’une campagne promotionnelle et de parler du film face à face avec les personnes qui viennent de le voir. Cela permet de constater concrètement la manière dont une œuvre est reçue. Regarder un film dans une salle avec un grand nombre de personnes reste une expérience particulière. »

Look Back sortira prochainement en salles. Comment le film sera-t-il reçu par le public ? L’auteur du manga original, Tatsuki Fujimoto, qui a pu voir le film achevé avant sa sortie, l’a quant à lui couvert d’éloges.

« J’ai été heureux qu’il apprécie la manière dont nous avons transformé les monologues en dialogues. Il a également aimé la scène importante du chemin bordé de rizières, et cela m’a vraiment soulagé. »

 

Look Back

Sortie en salles au Japon : 11 septembre 2026
Réalisation, scénario et montage : Hirokazu Kore-eda
D’après l’œuvre originale de : Tatsuki Fujimoto
Avec : Natsuki Deguchi, Aju Makita,
Fuuri Nanase, Rokka Okada, entre autres
1 h 39

Le tournage a eu lieu à Nikaho, dans la préfecture d’Akita. L’évolution des paysages au fil des quatre saisons, filmés tout au long de l’année, constitue également l’un des attraits du film. © Tatsuki Fujimoto / Shueisha © 2026 K2Pictures / Shueisha