« Conseils à ceux qui ne savent pas faire la conversation »
Dans “Guide de survie en société d'un anti-conformiste”, l'auteur Satoshi Ogawa partage ses stratégies pour affronter le quotidien.

© Tomoyuki Yanagi
Dans chaque numéro de Pen, l’écrivain Satoshi Ogawa, lauréat du prix Naoki, publie un essai inédit de sa série “Guide de survie en société d’un anticonformiste”. Il y partage avec finesse les stratégies originales qu’il met en place pour affronter les petits tracas du quotidien. Voici le vingt-quatrième épisode, « Quand on ne sait pas faire la conversation ».
Depuis toujours, je suis particulièrement mauvais en matière de « conversation légère ». En essayant de comprendre pourquoi, j’ai fini par trouver une explication qui me paraît assez convaincante.
Prenons un exemple. Lorsque je me retrouve seul avec quelqu’un que je viens de rencontrer, je suis incapable de dire : « Il fait chaud aujourd’hui, vous ne trouvez pas ? » Pourquoi ? Tout simplement parce que cette phrase n’a aucun sens. Savoir s’il fait chaud ou non aujourd’hui est une question à laquelle les faits objectifs permettent de répondre ; inutile de vérifier quelque chose que nous savons déjà. Un échange du type « Il fait chaud aujourd’hui, vous ne trouvez pas ? », « Oui » ne produit absolument rien. Bien sûr, je sais aussi que des échanges dénués de sens peuvent procurer aux deux interlocuteurs une forme de réconfort. Mais leur vacuité est parfois telle que j’en éprouve moi-même une certaine gêne.
À mes yeux, la phrase « Il fait chaud aujourd’hui, vous ne trouvez pas ? » n’a de sens que lorsqu’il existe un doute sur la manière dont l’autre personne ressent la chaleur. Imaginons, par exemple, qu’elle vive en permanence dans un sauna et que nous ignorions ce qu’elle considère comme chaud ou froid. Dans ce cas, lui dire « Il fait chaud aujourd’hui, vous ne trouvez pas ? » aurait une véritable utilité. Si elle me répondait : « Non, je ne trouve pas qu’il fasse particulièrement chaud. Je vis dans un sauna toute l’année », j’aurais appris quelque chose : « Ah, donc quelqu’un qui passe son temps dans un sauna finit par ne plus ressentir la chaleur, même en pleine canicule. »
Si j’ai du mal à faire la conversation, c’est donc parce que j’ai du mal avec les échanges anodins. Or, dans les échanges anodins, il n’y a généralement aucune information nouvelle à partager. Et cela, je ne le supporte pas. En même temps, je n’ai pas non plus le courage de demander à quelqu’un que je viens de rencontrer : « Que pensez-vous du système impérial japonais ? », une question qui, elle, aurait au moins des chances de faire émerger des informations nouvelles. Je me retrouve donc rapidement dans une impasse.
C’est pourquoi, lorsqu’il s’agit de faire la conversation, je laisse généralement l’autre personne prendre les choses en main. Je ne lui pose aucune question et me contente de répondre lorsqu’elle m’en pose une : c’est une stratégie assez lâche, je l’admets. Cela ne signifie pas pour autant que je sois agacé lorsqu’on me demande, par exemple, s’il fait chaud aujourd’hui ; je suis simplement incapable de lancer moi-même ce genre d’échange.
Il est pourtant impossible d’échapper, au cours de sa vie, aux situations où l’on doit parler pour la première fois à quelqu’un. Dans ces moments-là, comment faites-vous pour survivre à la phase de conversation légère ? Pour ma part, je la trouve tellement pénible que j’essaie autant que possible d’éviter les endroits où je risque de me retrouver entouré de nombreuses personnes que je ne connais pas.
Une méthode particulièrement répandue consiste à demander à son interlocuteur d’où il vient. Mais là encore, je suis incapable de l’utiliser. Imaginons que je demande : « Vous êtes originaire d’où ? » et que l’on me réponde : « De Sendai. » Les deux seules choses qui me viennent alors à l’esprit sont Date Masamune et le gyūtan, la langue de bœuf grillée. Si, après quelques secondes de réflexion, je parviens à articuler : « Le gyūtan, c’est délicieux, n’est-ce pas ? », mon interlocuteur risque de se dire : « Encore le gyūtan… »
Pourtant, je suis moi-même originaire de Chiba. Et lorsque je réponds « Chiba » à cette même question, on me demande inévitablement : « Vous allez à Disneyland, alors ? » ou « Vous mangez beaucoup de cacahuètes ? »
Si je suis aujourd’hui un peu plus capable de faire la conversation, c’est parce que j’ai mis au point une technique que j’appelle l’« approche méta » de la conversation. Par exemple, si quelqu’un me dit : « Il fait chaud aujourd’hui », je réponds : « Oui, c’est vrai. » Normalement, la conversation s’arrêterait là. Mais je peux alors demander : « Pourquoi est-ce qu’on parle toujours de la météo quand on fait la conversation ? »
Je transforme ainsi une conversation anodine en une discussion sur le sens même du fait d’échanger des banalités avec quelqu’un que l’on vient de rencontrer. Et cela me permet parfois de découvrir la manière dont l’autre personne pense, ou de constater qu’elle-même déteste parler de la météo.
De la même façon, si quelqu’un me demande d’où je viens et que je réponds « Chiba », créant ainsi un silence un peu gênant, je peux toujours demander : « Comment est-ce qu’on est censé rendre une conversation sur son lieu d’origine intéressante ? »
Si vous avez du mal à faire la conversation, essayez donc de prendre un peu de recul et de transformer l’échange en objet de discussion. Vous pourriez être surpris de voir à quel point cela peut fonctionner.
Il faut simplement garder une chose à l’esprit : dans la grande majorité des cas, votre interlocuteur risque de vous prendre pour quelqu’un de particulièrement pénible.
Mais essayez quand même.
À propos de l’auteur
Satoshi Ogawa est né en 1986 dans la préfecture de Chiba. Il fait ses débuts littéraires en 2015 avec De ce côté d’Eutronica (Yūtoronika no Kochiragawa, Hayakawa Books). En 2018, son roman Le Royaume des Jeux (Gēmu no Ōkoku, Hayakawa Books) remporte le 38ᵉ Grand prix Nihon SF ainsi que le 31ᵉ prix Yamamoto Shūgōrō. En janvier 2023, il reçoit le 168ᵉ prix Naoki—l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Japon, récompensant des romans populaires d’exception—pour La Carte et le Poing (Chizu to Ken, Shūeisha, référence au roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire). Son œuvre la plus récente, Your Quiz (Kimi no Kuizu), est parue chez Asahi Shimbun Publishing.

© Seiichi Saito