« L’esprit de contradiction s’accentue-t-il avec l’âge ? »

Dans “Guide de survie en société d'un anti-conformiste”, l'auteur Satoshi Ogawa partage ses stratégies pour affronter le quotidien.

29.10.2026

TexteSatoshi Ogawa

© Tomoyuki Yanagi

Dans chaque numéro de Pen, l’écrivain Satoshi Ogawa, lauréat du prix Naoki, publie un essai inédit de sa série “Guide de survie en société d’un anticonformiste”. Il y partage avec finesse les stratégies originales qu’il met en place pour affronter les petits tracas du quotidien. Voici le vingt-sixième épisode, « L’évolution de l’esprit de contradiction ».

Depuis ma naissance, et probablement jusqu’à ma mort, je suis, de l’avis général comme du mien, quelqu’un qui a un sérieux esprit de contradiction. Mais, en réalité, ma manière de contredire les autres a elle aussi évolué au fil du temps.

Enfant, j’avais, je crois, la contradiction un peu idiote. J’avais beau être indéniablement porté à contester les choses, je n’en avais pas encore pleinement conscience. Ma manière de raisonner manquait parfois de finesse, et je n’arrivais pas à pousser la contradiction jusqu’au bout.

Par exemple, lorsque ma mère me disait : « Tu n’as le droit de jouer aux jeux vidéo que trente minutes par jour », je lui demandais : « Pourquoi ? » Si elle me répondait que c’était parce que les autres familles appliquaient la même règle, je répliquais : « Dans ce cas, puisque les autres familles servent de la soupe miso au petit-déjeuner tous les jours, j’aimerais qu’on en fasse autant à la maison. Et puisque, dans les autres familles, les parents accompagnent leurs enfants à leurs activités extrascolaires, j’aimerais que tu le fasses aussi. » Je n’hésitais pas à exploiter les faiblesses de ma mère, qui travaillait à plein temps et manquait de temps pour tout.

Depuis cette époque, je détestais qu’on m’impose quelque chose au motif que « tout le monde le fait » ou que « les autres font comme ça ». On me reprochait donc souvent mon esprit de contradiction, mais mon manque d’expérience en la matière me rendait encore un peu maladroit.

En grandissant, à l’adolescence puis au début de l’âge adulte, mon esprit de contradiction a gagné en profondeur. Je me suis notamment mis à me demander s’il y avait vraiment une raison de célébrer la Saint-Valentin, une fête créée dans l’intérêt de l’industrie du chocolat. Le jeune Ogawa, qui rivalisait autrefois avec ses amis pour savoir qui recevrait le plus de chocolats, s’est ainsi mis à affirmer que « le simple fait de compter les chocolats que l’on reçoit revient à se laisser manipuler par une illusion fabriquée par les grandes entreprises ».

Un ami de l’équipe de football universitaire dont je faisais partie, un certain Ono, m’a beaucoup aidé à affiner mon esprit de contradiction. Ou, du moins, à en comprendre les ficelles. Lors des matchs interuniversitaires, Ono avait l’habitude de marmonner dans son coin, visiblement furieux contre quelqu’un. La plupart du temps, il semblait en vouloir à un joueur de l’équipe adverse, mais il lui arrivait aussi de s’en prendre à ses propres coéquipiers. En tendant l’oreille, j’ai fini par comprendre ce qui le mettait dans cet état. 

« Dès que l’un de vous tire au but, tout le monde crie “Belle frappe !” Mais il existe deux sortes de tirs : les bons et les mauvais. Si un coéquipier fait un mauvais tir et que vous lui criez quand même “Belle frappe !”, est-ce que ce n’est pas la preuve que vous avez cessé de réfléchir ? » En l’entendant, j’ai éclaté de rire en plein match. Il est vrai qu’au football, il est courant d’encourager ses coéquipiers en criant « Belle frappe ! » lorsqu’ils tirent au but. Mais était-ce vraiment autre chose qu’un réflexe irréfléchi ?

À partir de là, j’ai commencé à remettre en question les automatismes qui se nichent dans notre culture, nos traditions et notre quotidien. Pourquoi accorder de l’importance à un anniversaire, que tout le monde peut célébrer simplement parce qu’il a vécu une année de plus ? Pourquoi donner autant de valeur au Nouvel An, alors qu’il ne s’agit que du renouvellement d’un système arbitraire : le calendrier ?

Mon esprit de contradiction est ainsi passé à un stade plus avancé. À l’époque où j’étais devenu une sorte d’« extrémiste de la contradiction », il m’arrivait même de m’agacer lorsque je retrouvais des amis salariés après leur journée de travail et que l’un d’eux commandait une bière pression en déclarant : « Pour commencer, une bière, comme d’habitude. » À mes yeux, ce choix relevait lui aussi d’un pur automatisme.

C’est alors que j’ai commencé à discerner certaines tendances, voire des caractéristiques communes, chez les gens qui ont un esprit de contradiction. Et j’ai fini par éprouver une gêne profonde à l’idée de ressembler à tous ceux qui se présentent spontanément en déclarant : « Moi, vous savez, j’ai un sacré esprit de contradiction. » Si suivre les tendances musicales ou cinématographiques relève d’un automatisme, alors dénigrer sans réfléchir ce qui est destiné au grand public ne constitue-t-il pas, lui aussi, une forme de réflexe ?

Me voilà donc devenu un être assez difficile à définir : quelqu’un qui a un esprit de contradiction jusque vis-à-vis des personnes qui ont elles-mêmes un esprit de contradiction. En somme, un esprit de contradiction qui se retourne contre lui-même.

 

À propos de l’auteur

Satoshi Ogawa est né en 1986 dans la préfecture de Chiba. Il fait ses débuts littéraires en 2015 avec De ce côté d’Eutronica (Yūtoronika no Kochiragawa, Hayakawa Books). En 2018, son roman Le Royaume des Jeux (Gēmu no Ōkoku, Hayakawa Books) remporte le 38ᵉ Grand prix Nihon SF ainsi que le 31ᵉ prix Yamamoto Shūgōrō. En janvier 2023, il reçoit le 168ᵉ prix Naoki—l’un des prix littéraires les plus prestigieux du Japon, récompensant des romans populaires d’exception—pour La Carte et le Poing (Chizu to Ken, Shūeisha, référence au roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire). Son œuvre la plus récente, Your Quiz (Kimi no Kuizu), est parue chez Asahi Shimbun Publishing.

© Seiichi Saito