Pourquoi la mode japonaise est-elle plébiscitée à l’étranger ?

Avec une attention particulière portée à la confection, aux coupes et aux matières, elle l’emporte sur la fabrication européenne ou états-unienne.

21.05.2026

Texte et photographiesRebecca Zissmann

Lors de la Fashion Week Homme de Paris Automne-Hiver 2026, TAAKK a présenté des pièces d’une grande innovation entre broderies en relief (à gauche) et tissu dégradé du coton à la laine (droite) © Avec l’aimable autorisation de TAAKK.

Avec quinze marques présentes au calendrier officiel de la Fashion Week Homme de Paris Automne-Hiver 2026, soit 22% du total, le Japon s’est installé comme un pays incontournable du vestiaire masculin contemporain. Le public apprécie la précision des coupes et l’excellence des tissus japonais, alors qu’en Europe, la fermeture de nombreuses usines entrave la création.

Cette conquête progressive des dressings étrangers se joue pourtant à l’écart des trois grands étendards de la mode japonaise que sont Comme des Garçons, Yohji Yamamoto et Issey Miyake. Lors de la Fashion Week, le défilé de TAAKK en était l’illustration, symbole d’une mode désirable et accessible qui ne renonce pas à l’innovation, avec ses broderies en relief et ses étoffes dégradées où le coton se transforme progressivement en laine.

Au sein de la boutique multimarques Rendez-Vous Store, qui a deux antennes à Toulouse et une à Paris, 60% des designers côté homme sont japonais. Marc Llorens, l’un des cofondateurs qui a fait ses armes chez Irié et a participé au lancement de la ligne Irié Wash, l’exprime sans détour : « la mode masculine, pour nous, est au Japon ». Ses clients en apprécient avant tout les tissus et matières, différents de ce qui se trouve ailleurs, comme les cashmeres duveteux de KAPTAIN SUNSHINE.

 

Des artisans du textile exceptionnels

Les créateurs japonais peuvent compter sur des matériaux d’exception issus de fabricants qui combinent savoir-faire artisanal, techniques traditionnelles et technologies de pointe. Les matières sont travaillées non seulement au niveau des fils du textile mais aussi des finitions et traitements. La fonctionnalité y tient désormais une place centrale avec une attention portée au confort des vêtements, qui doivent rester frais en été et chauds en hiver. Le tout, en maintenant une qualité élevée et une finesse remarquable, témoins de la compétence exceptionnelle des artisans du textile japonais.

Bien sûr, la fonctionnalité et le confort seuls ne sauraient expliquer le succès de la mode japonaise. Il faut y ajouter un supplément d’âme, « une émotion » comme l’explique Olivier Salette, l’autre cofondateur de Rendez-Vous Store, auparavant dans le merchandising chez Ralph Lauren. C’est là que les créateurs japonais font mouche, avec « des coupes modernes, moins cintrées et plus larges que la fabrication européenne », inspirées du vintage et du workwear. Les matières travaillées sont conçues pour se patiner avec le temps, révélant un autre rapport au vêtement, que l’on garde longtemps et qui se transmet. Une mode intemporelle.

« C’est difficile à expliquer mais les proportions tombent juste », ajoute son complice Marc Llorens. « Il y a une silhouette ». Les pièces les plus structurantes sont d’ailleurs celles qui se vendent le mieux à l’instar des manteaux, des vestes et pantalons.

Avery Naman, Communication Manager chez Rendez-Vous Store, porte ici le “Star Blouson” de Still by Hand (490€) sur un denim selvedge brut HATSKI (335€) qu’il a patiné et avec des chaussures françaises Paraboot (300€).

Une internationalisation qui ne va pas de soi

Tous les créateurs japonais n’aspirent pourtant pas à trouver leur public à l’international. Beaucoup mettent du temps avant de sauter le pas. C’est le cas de COMOLI, que le duo derrière Rendez-Vous Store est allé chercher au Japon quelques mois après avoir ouvert sa première boutique à Toulouse, dans le sud de la France, en 2014. Ils faisaient alors partie de leurs tout premiers revendeurs au monde et pourtant, les premières collections se sont vendues très rapidement, en l’espace de deux semaines. La marque reste une décennie plus tard parmi les meilleures ventes du magasin, aux côtés de STILL BY HAND, aussi présente dès les débuts de Rendez-Vous Store, et de ssstein, intégrée depuis quelques saisons.

Rendez-Vous Store sélectionne avec attention des créateurs d’excellence du monde entier. Ici, un t-shirt et un blouson zippé en laine (115€ et 530€) de Lady White, une marque originaire de Los Angeles, accordés avec un short ssstein (420€).

Cette dernière y remportait déjà un franc succès, avant que son créateur ne soit demi-finaliste du Prix LVMH 2026. Un engouement que Marc Llorens attribue à la vision de l’univers unisexe de Kiichiro Asakawa. Ses clientes raffolent de ses pulls et manteaux pour homme, si bien que la collection pour femme a récemment intégré la boutique parisienne. ssstein avait remporté le Fashion Prize of Tokyo en 2025, une aide à l’organisation de deux défilés et showrooms lors de la Fashion Week parisienne. Ce prix récompense généralement des marques qui ont déjà une certaine notoriété à l’international.

Première silhouette du défilé Automne-Hiver 2026 de ssstein. Une mannequin y revêt pull et manteau, parmi les pièces les plus populaires de la marque, y compris auprès du public féminin.

À l’inverse, le Tokyo Fashion Award est attribué chaque année à huit marques japonaises qui n’ont pas encore de renommée à l’étranger mais le potentiel de s’y développer. L’Organisation de la Fashion Week japonaise les aide à atteindre cet objectif en présentant leurs collections lors du “showroom.tokyo in Paris”, en marge de la Fashion Week parisienne. Lors de l’édition de janvier 2026, les designers de mode masculine ANTHEM A, kiminori morishita et MATSUFUJI se sont particulièrement distingués.

 

Faire connaître les dernières générations de créateurs

Pour la première fois cette année, leurs pièces avaient été mises en vente lors du “TOKYO FASHION AWARD POP UP EVENT in PARIS” au Printemps Haussmann Homme, au sein de l’espace du concept store Elevastor. Une étape importante selon Hiroshi Komoda, directeur exécutif de la Japan Fashion Week Organization, car pour réussir à l’international, au-delà de l’originalité de la proposition, il est important de rencontrer son public. L’un des défis concerne notamment le développement des tailles, différentes du marché japonais, et la manière de fixer les prix.

Pop-up des huit créateurs de mode masculine, lauréats du Tokyo Fashion Award en 2025 et 2026, qui s’est tenu du 20 au 31 janvier 2026 au Printemps Haussmann, à Paris. © Avec l’aimable autorisation de Tokyo Fashion Award.

« Lorsque les pièces sont réellement mises en boutique, il peut arriver qu’elles reçoivent un accueil inattendu et se vendent bien, ou au contraire que des créations dont on était très fier ne rencontrent pas le succès escompté », explique-t-il. « Pouvoir faire cette expérience en direct est fondamental, au-delà des précommandes réalisées par ailleurs par les acheteurs. L’évaluation réelle en boutique permet de comprendre ce que l’on doit créer ensuite ».

Hiroshi Komoda, Executive Director de la Japan Fashion Week Organization, lors du showroom.tokyo in Paris qui s’est tenu en marge de la Fashion Week parisienne Femme Automne-Hiver 2026, le 5 mars 2026.

Les ventes restant corrélées à la notoriété des marques, le “TOKYO FASHION AWARD POP UP EVENT in PARIS” n’a pas atteint ses objectifs initiaux. La question de la communication sera donc au centre des prochaines activités du Tokyo Fashion Award. Si le showroom.tokyo in Paris est désormais identifié du côté des professionnels comme le rendez-vous incontournable pour rencontrer la nouvelle génération de designers japonais, il reste désormais à donner autant de visibilité au pop-up qui sera de retour lors de la Fashion Week de juin 2026.

En attendant, les amateurs de beaux vêtements peuvent se rendre à Rendez-Vous Store Paris et sur son site internet. Ils y retrouveront chaque semaine les nouveaux arrivages sélectionnés avec un regard affuté par Marc Llorens et Olivier Salette, fins connaisseurs de la mode japonaise depuis des décennies.

Olivier Salette (à gauche) et Marc Llorens (à droite), les cofondateurs de Rendez-Vous Store, devant leur boutique parisienne en mars 2026. Ils sont les meilleurs ambassadeurs de leur sélection et posent souvent pour les photos destinées à leur e-shop. La petite équipe produit tout en interne. Tenue d’Olivier : chemise Bergfabel (Italie), jean YLÈVE (Japon) et chaussures YOKO SAKAMOTO (Japon) à semelles Vibram (Italie). Tenue de Marc : veste et t-shirt COMOLI (Japon), pull ATON (Japon), jean HATSKI (Japon) vintage de leur première ou deuxième saison, qu’il a patiné lui-même, et chaussettes ROTOTO (Japon) et mocassins J. M. Weston (France).