Un grand magasin qui ne propose que 100 objets à la vente

Après sa librairie au livre unique à Tokyo, Yoshiyuki Morioka investit Sagae, sa ville natale, avec pour projet de réhabiliter son centre ville.

18.06.2026

Texte et photographiesRyohei Nakajima

Yoshiyuki Morioka est libraire, écrivain et professeur invité à l’Université d’art et de design du Tōhoku. Né en 1974 à Sagae, dans le département de Yamagata, il travaille d’abord dans une librairie de livres anciens à Jinbōchō avant de fonder Morioka Shoten à Kayabachō en 2006. En 2015, il transfère la librairie à Ginza et adopte son concept actuel : proposer chaque semaine un seul livre, accompagné d’une exposition en lien avec celui-ci. Parallèlement à son activité de libraire, il assure également le commissariat d’expositions. Il est notamment l’auteur de “800 Nichikan Ginza Isshū” (Bungei Shunjū) et de “Shortcake o Yurusu” (Raichōsha). Il anime également le podcast “Ginza wa Yoru no 6-ji” pour GINZA SIX.

À Sagae, dans le département de Yamagata, un nouvel espace baptisé le Grand Magasin de Sagae a ouvert ses portes au deuxième étage du complexe commercial Flora SAGAE. À l’origine de ce projet singulier figure Yoshiyuki Morioka, natif de Sagae et propriétaire de la librairie Ginza Morioka Shoten à Tokyo, connue pour son concept unique : ne vendre qu’un seul livre à la fois. Rencontre sur place avec celui qui a imaginé ce grand magasin pas comme les autres, afin de revenir sur sa genèse et ses perspectives d’avenir.

Yoshiyuki Morioka nous a expliqué en détail la sélection des cent objets exposés et mis en vente, ainsi que les intentions qui ont guidé la conception de cet espace composé d’une succession de pièces organisées autour d’une structure en carré.

Redonner vie à un ancien grand magasin grâce à cent objets

« Lorsque j’étais enfant, dans les années 1980, cet endroit était encore le grand magasin Jūjiya. Je m’en souviens comme d’un lieu rempli de rêves et de promesses. J’y achetais des magazines, des maquettes Gundam, des cartouches de Famicom ou encore des puzzles. Mais, comme dans de nombreuses villes régionales au Japon, le centre-ville de Sagae a progressivement décliné. Depuis une trentaine d’années, il est difficile de dire que cet ancien grand magasin remplit encore pleinement son rôle. »

Vue extérieure du Flora SAGAE. À l’occasion de l’ouverture du Grand Magasin de Sagae, la façade n’a subi aucune modification. Le contraste entre l’image traditionnelle de l’ancien grand magasin et l’univers radicalement contemporain développé au deuxième étage laisse une impression saisissante.

Situé à environ cinq minutes à pied de la gare de Sagae, à l’angle d’un carrefour de la rue Honchō, le grand magasin Jūjiya avait ouvert en 1982. Face à des résultats insuffisants, il avait été transformé en supermarché généraliste dès 1986, sans pour autant parvenir à inverser la tendance. En 2000, la ville de Sagae a acquis le bâtiment et son terrain avant de le reconvertir en Flora SAGAE, un complexe accueillant notamment une épicerie, une librairie et le musée d’art de Sagae. Depuis, l’établissement poursuit son activité, probablement grâce à un équilibre économique fragile. C’est dans ce contexte que l’Association Nagaokayama Kaigi, réunissant plusieurs entrepreneurs locaux, a sollicité Yoshiyuki Morioka afin de réfléchir à une nouvelle manière de faire vivre ce lieu.

« Comme cet espace était à l’origine un grand magasin — hyakkaten en japonais, littéralement “magasin aux cent marchandises” — je me suis demandé s’il ne suffirait pas d’y réunir une centaine d’objets pour lui redonner ce nom. J’ai proposé cette idée à la ville. À partir de là, il devenait possible d’imaginer des expositions ou des rencontres autour de ces objets et d’en faire un lieu d’échange pour les habitants. Je pensais que beaucoup pourraient y trouver du plaisir. La proposition a été retenue et le projet a peu à peu pris forme. »

« Le Grand Magasin de Sagae a vu le jour grâce au soutien des artistes et artisans avec lesquels j’ai eu la chance de travailler à Morioka Shoten », explique Yoshiyuki Morioka.

Un espace inspiré de l’architecture de Kisho Kurokawa

La sélection des cent objets et la conception de l’espace ont été menées parallèlement. Le fil conducteur du projet reposait sur deux notions : la répétition et la simplicité. Pour la rénovation, confiée à l’agence d’architecture kafta dirigée par Daisuke Satō, l’une des principales sources d’inspiration fut l’hôtel de ville de Sagae, conçu en partie par l’architecte Kisho Kurokawa. L’un des fondateurs du mouvement métaboliste, celui-ci imaginait des architectures capables de croître et d’évoluer comme des organismes vivants. Le bâtiment municipal se caractérise notamment par un système de galeries modulables, pouvant être subdivisées ou réunies selon les usages.

L’hôtel de ville de Sagae a été achevé en 1967. Il est considéré comme l’une des premières réalisations majeures de Kisho Kurokawa.

Au deuxième étage de l’hôtel de ville se trouve le hall d’accueil. Suspendu au-dessus de l’atrium central, le lustre “Naissance”, réalisé par Tarō Okamoto, domine l’espace.

« En suivant cette logique métaboliste, j’ai eu l’idée de faire proliférer à l’intérieur du grand magasin la structure même de l’hôtel de ville de Sagae. Nous avons ainsi créé une succession de modules carrés reliés entre eux. Comme il s’agit d’un espace sans fenêtres, je me suis ensuite rendu compte que les ouvertures de ces structures jouaient presque le rôle de fenêtres, ce qui m’a rendu ce dispositif encore plus attachant. Grâce à la sensibilité et à l’expérience de l’architecte Daisuke Satō, le plan que j’avais griffonné au milieu de la nuit dans le café Kizoku Edinburgh à Shinjuku a pu prendre forme. »

Au centre de l’espace a été installé un café proposant des galettes à base de farine de sarrasin, clin d’œil à Sagae, réputée pour sa culture du soba. Autour de cette zone centrale s’organisent, sous forme de galerie circulaire, les espaces de vente présentant les cent objets ainsi que différents bureaux et espaces de location. Mais comment ces cent objets ont-ils été sélectionnés ? Là encore, la démarche s’inscrit dans le principe général de « simplicité et répétition ».

En fin de journée, des lycéens de la région se retrouvent au café pour y étudier.

La galette servie au café. Le plateau complet garni d’un œuf au plat, de jambon, de fromage et de légumes frais (1 400 yens) est proposé à seulement vingt exemplaires par jour. Les arômes du sarrasin et du fromage se mêlent dans une assiette généreuse dont les saveurs persistent longtemps en bouche.

Le lieu comprend également des espaces locatifs pouvant servir de bureaux ou de salles de réunion, ainsi qu’une cuisine partagée.

De la fripe aux antiquités, une sélection guidée par une certaine idée de l’esthétique japonaise

« J’ai réfléchi à ce que pouvait être, selon moi, l’esthétique japonaise. L’un de ses traits me semble être cette capacité à faire émerger l’essence des choses par soustraction. On retire progressivement tout ce qui est superflu afin de mettre en valeur ce qui demeure. Puis on répète ce processus en introduisant de légères variations. Cette idée a guidé le choix des objets. »

Dans l’espace baptisé « Room », les visiteurs découvrent ainsi une sélection particulièrement éclectique.

Dans cet intérieur minimaliste, les objets sont présentés sur du mobilier, notamment des tables fabriquées par Sugikōjō, entreprise basée dans le département de Fukuoka. Sur la table de gauche figure un ensemble de cinq boîtes ovales gigognes inspirées de la tradition shaker. 66 000 yens le set.

À gauche : un bocal en verre du verrier Peter Ivy, installé dans le département de Toyama. 33 500 yens. À droite : une bouteille en verre française du début du XIXe siècle. 49 500 yens.

Un dictionnaire français-italien dont la présence dégage un charme difficile à décrire avec des mots.

Les ouvertures ménagées dans la structure carrée sont pensées comme des fenêtres. Le lien visuel créé avec l’espace suivant incarne parfaitement le principe de « simplicité et répétition ».

Un ancien escabeau en bois. Un objet dont la forme essentielle exprime avec évidence sa fonction : permettre de prendre de la hauteur pour travailler.

Parmi les objets exposés figurent des encriers grecs du XIXe siècle ou encore des bouteilles choisies parce qu’elles semblaient « sorties d’une nature morte de Giorgio Morandi ». Associées à une assiette ancienne française au premier plan ou à l’escabeau visible à l’arrière-plan, elles invitent à imaginer de nouveaux récits à travers leur mise en relation.

Une unique carte à jouer. « J’ai l’impression que sa présence résume à elle seule l’esprit du Flora SAGAE », confie Morioka. L’objet a déjà trouvé acquéreur.

Une chaise de Charlotte Perriand comme symbole

Parmi tous les objets exposés, Morioka cite spontanément la chaise “Les Arcs” de Charlotte Perriand lorsqu’on lui demande d’en choisir un seul.

« Charlotte Perriand est venue au Japon en 1941 avec l’ambition de contribuer à la valorisation de l’artisanat japonais. À cette occasion, elle s’est également rendue à Yamagata en compagnie de Sōetsu Yanagi. On raconte qu’elle a conseillé les artisans locaux afin que les objets fabriqués dans les villages agricoles durant l’hiver puissent atteindre un niveau de design susceptible d’être reconnu à l’international. Cette histoire constitue un arrière-plan important. D’une certaine manière, il s’agissait déjà d’utiliser le design pour répondre à des problématiques régionales. Je trouve que cela rejoint les initiatives actuellement menées par l’Université d’art et de design du Tōhoku. C’est pour cette raison que j’ai choisi cette chaise de Perriand. »

Chaise “Les Arcs” de Charlotte Perriand. Conçue pour la station de ski des Arcs en France, cette chaise n’est pas une réédition mais un exemplaire ancien ayant conservé son cuir d’origine.

Le magasin propose également une sélection de vêtements de seconde main, une initiative née d’une demande exprimée par les jeunes habitants de la région. Selon Morioka, ces pièces rencontrent d’ailleurs un véritable succès.

« Lorsque je vivais encore à Sagae, il était impossible d’y acheter des vêtements vintage. Je devais me rendre à Sendai. Une fois habillé avec des pièces chinées là-bas, j’allais ensuite à Shibuya. Aujourd’hui, je suis heureux de voir que les jeunes de Sagae peuvent eux aussi découvrir cet univers sans quitter leur ville. »

Les vêtements de seconde main sont proposés à des prix proches du coût d’achat, Morioka souhaitant avant tout qu’ils soient accessibles aux plus jeunes.

Un lieu de rencontre pour les habitants

Les cent objets présentés lors de l’ouverture devraient rester exposés et proposés à la vente jusqu’au mois de juillet. Les pièces déjà acquises seront progressivement remplacées par de nouvelles. À partir de la mi-juin, une exposition-vente consacrée aux céramiques de Naotsugu Yoshida est également prévue. En parallèle de la sélection permanente, plusieurs projets de pop-up stores et d’expositions temporaires sont donc déjà en préparation. L’idée de qualifier de « grand magasin » un lieu réunissant cent objets peut sembler relever du jeu d’esprit. Pourtant, ce déplacement de perspective ouvre des possibilités inattendues.

« Depuis longtemps, on considère que les librairies ou les grands magasins n’ont plus vraiment d’avenir, en particulier dans les villes de province. Pourtant, j’aimerais croire que c’est précisément là que se trouve leur potentiel. J’aimerais que les habitants puissent venir ici pour faire une pause, acheter quelque chose, étudier s’ils sont étudiants, ou simplement s’approprier le lieu à leur manière. Si des personnes ont envie d’y organiser quelque chose, nous pourrons probablement nous adapter avec souplesse. Je serais très heureux que cet espace accueille des expositions ou des rencontres autour d’artistes appréciés localement, et qu’il parvienne à générer sa propre activité économique. »

On se prend à imaginer une ville où les habitants porteraient naturellement le tote bag du Grand Magasin de Sagae au détour des rues. Une image d’avenir qui semble déjà prendre forme.

Le propriétaire d’une librairie célèbre pour ne vendre qu’un seul livre a ainsi imaginé un grand magasin proposant cent objets — certains n’étant d’ailleurs pas destinés à la vente. En déconstruisant les idées reçues sur ce que doit être un grand magasin, le projet donne naissance à un nouvel espace capable de stimuler à la fois le désir d’acquérir des objets et la curiosité pour des formes culturelles variées. Morioka explique poursuivre actuellement la préparation de nouveaux projets. Il sera donc intéressant de suivre l’évolution du Grand Magasin de Sagae dans les mois à venir. Et l’on peut déjà imaginer que cette initiative inspirera d’autres territoires à inventer, eux aussi, de nouvelles façons de faire vivre leurs centres-villes.

Grand Magasin de Sagae

Adresse : Flora SAGAE 2F, 2-8-3 Honchō, Sagae, département de Yamagata

Téléphone : +81 237 84 0022

Studio / Office ouverts de 10 h à 19 h, Room / Café ouverts de 11 h à 17 h

Fermé le mercredi

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