Le maître pipier d’Asakusa

Les maîtres artisans de Tokyo #02

6th March 2018

TextePen EDITORIAL PhotographiesKITCHEN MINORU

L’atelier de pipes Tsuge Seisakusho est installé depuis 1936 à Asakusa, en plein coeur du Tokyo artisanal. Quelle philosophie se cache derrière leur mode de fabrication ?

Ah, les fumeurs, qu’il est bon de les détester ! Premièrement, le tabac sent mauvais. En plus, c’est mauvais pour la santé. Et puis, ils n’ont aucun respect pour les autres, c’est à se demander où ils ont appris les bonnes manières. Et dire qu’on leur permet même de prendre des pauses pour aller fumer au lieu de travailler. C’est d’une injustice !

Allons, allons… Je comprends votre irritation, certes, mais il y a fumeurs et fumeurs. Et d’ailleurs, vous êtes en train de parler de ceux qui fument cet espèce de machin qu’ils appellent « cigarette », je me trompe ?

Figurez-vous que la coutume de crapoter est venue des Amériques en Europe bien avant que ces feuilles de tabac finement coupées et roulées dans une feuille de papier ne deviennent à la mode. Ce n’est qu’ensuite que les articles pour fumeurs, à savoir les pipes, sont arrivées au Japon vers le milieu du XVIe siècle, au moment où la culture occidentale a commencé à se transmettre dans l’archipel. Les pipes, leurs matières, leur design, ont évolué, et les maîtres pipiers ont peaufiné leur technique jusqu’à atteindre des summums de maîtrise et de perfection. Certaines de leurs pièces tutoient des niveaux de qualité dignes d’une oeuvre d’art. Les vrais maîtres pipiers ont aujourd’hui presque disparu. Quand on pense que dans le passé on a compté jusqu’à 48 ateliers en activité rien qu’à Tokyo Aujourd’hui, ils ont presque tous disparu.

Presque, mais pas tous. En effet, un atelier d’irréductibles pipiers maintient la tradition contre vents et marées du côté d’Asakusa, dans l’Est de Tokyo.

 

— Pardon, vous permettez ?

À peine nous reçoit-il que Hiroshi Mitsui, de l’atelier Tsuge Seisakusho, se cale dans un fauteuil et allume une pipe. Un dense parfum de miel vanillé se répand dans la pièce.
Le tabac qui disparait dans le néant en se consumant contraste symboliquement avec les quelques 80 ans d’histoire de Tsuge Seisakusho. Autant d’années passées à oeuvrer pour consolider l’histoire de la pipe au Japon. Une histoire dont son responsable, imperturbable, parle avec talent.

Depuis sa création en 1936, Tsuge Seisakusho a toujours été fidèle à deux principes : le premier, c’est de maintenir la fabrication artisanale des pièces à Asakusa. Et le second : ne jamais dévier de l’esthétique du chic absolu, le iki, pour la fabrication de ses pipes.

« Made in Asakusa ». Telle est l’identité des pipes Tsuge.

 

— L’absolu n’existe pas hors des limites du quartier, et je n’aurais même pas envie de travailler ailleurs, affirme M. Mitsui.

Qu’y a-t-il donc de si spécial à Asakusa ? Le secret réside dans l’histoire du quartier.

 

— À l’époque d’Edo, Asakusa était le quartier des artisans. Teinturiers, fabricants de lanternes, tanneurs… Ici, des savoir-faire qui se sont transmis depuis des dizaines de générations sont encore vivants. Le produit que l ’on fabrique peut changer, c ’est l’esprit de l’artisan qui vit ici. Nous sommes des artisans avant tout. C’est un stimulus qu’on ne sent pas si on ne vit pas ici, mais qui travaille à fond pour l’élaboration de nos pipes.
Effectivement, Asakusa a toujours été une ville d’artisans. Et on comprend alors pourquoi cette tradition reste une source d’inspiration inépuisable pour les maîtres artisans de Tsuge Seisakusho.

M. Mitsui fume une pipe de l’atelier. Oh, les belles volutes !

Une harmonie très spéciale se dégage des pipes de Tsuge Seisakusho.

Néanmoins, que le quartier soit l’endroit idéal pour un atelier d’artisans est une chose, mais un atelier d’artisans pipiers… Car tout de même, on a du mal à croire que le Japon puisse être le lieu idéal pour la production pipière.

L’Europe et l’Amérique ont derrière elles une longue tradition de fabrication des pipes, et de nombreux créateurs de qualité y sont toujours actifs. Sans compter qu’il faut importer presque toutes les matières : la racine de bruyère par exemple, originaire du pourtour méditerranéen, est introuvable au Japon. On ne peut donc pas dire que le contexte japonais est propice à cette activité.
Mais d’où vient alors cette fierté de maintenir une production de pipes de très haut de gamme dans le quartier d’Asakusa, à Tokyo, au Japon ?

 

— C’est ça, l’esthétique du iki ! Ou pour le dire autrement même si l’approximation est trompeuse : c’est par stoïcisme chiqué. Jusqu’où serez-vous capable de vous faire respecter avec vos moyens personnels, aussi limités soient-ils? Voilà, c’est dans cet esprit que nous fabriquons nos pipes.

Par « stoïcisme chiqué ». Hum… ça ne sonne pas très joli comme principe esthétique… Et pourtant, c’est bien là que se tient tout l’esprit sérieux-frivole de l’edokko, le petit peuple d’Edo.

 

— Ne jamais montrer ses difficultés. Avoir sans cesse pour objectif de donner le meilleur de ce dont on est capable. C’est cela, le chic de l’iki. C’est pour cette raison d’ailleurs que c’est toujours les autres qui vous attribuent ce titre. Si vous dites de vous-même que vous êtes iki, c’est que vous êtes exactement le contraire : un rustre.

 

Les mots sont souvent impuissants à exprimer l’esprit des choses. Mais prenez une pipe fabriquée par un artisan du Tsuge Seisakusho, et tout devient clair : vous l’avez en main !

Ce n’est pas pour rien que le modèle phare de l’Atelier Tsuge se nomme « Ikebana ». Une forme aux courbes organiques qui fait parfaitement ressortir les veines d’une racine de bruyère de la meilleure qualité. Une approche radicalement différente de la ligne « design », artificielle et pointue recherchée par certains créateurs occidentaux. Certainement le fruit de l’esthétique japonaise de la beauté modeste, silencieuse et cachée, qui est l’expression même du style.

Ces dernières années, le fait même de fumer tend presque à un comportement antisocial. Face à cette lame de fond, fabriquer des pipes s’apparente parfois à un acte de résistance. C’est ainsi que l’atelier des irréductibles artisans fabrique encore et toujours ses pipes à Asakusa. Et aujourd’hui encore, au moment même où vous lisez ces mots, quelque part dans le monde, quelqu’un s’amuse sans faire de mal à personne à envoyer des signaux de fumée avec sa pipe Tsuge.

scène de travail. Façonnage de l’intérieur du bal au papier de verre. En bas à gauche : les pipes qui ont reçu leur teinte attendent d’être sèches.

l’Atelier Tsuge a compté jusqu’à 100 employés. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 8. Mais tous, du vétéran au plus jeune, prennent leur travail très à coeur. www.tsugepipe.co.jp