Se relier aux racines du peuple japonais : une excursion au Sanctuaire d’Ise

Ise-Shima : Berceau de l’âme nippone #01

14.11.2018

TextePen Editorial PhotographiesHaruo Nakano

“Je n’en sais pas plus que cela, mais ça reste un sujet intéressant” – c’est le genre d’attitude qu’adoptent certaines personnes qui visitent le Japon, mais il serait peut-être temps de passer à autre chose. De passer du « voyage qui invite à délicieusement « se perdre » aux « voyages qui invitent à embrasser l’essence véritable du Japon ». Pour ce genre de périple, la première destination à envisager est celle d’Ise Jingu, qui permet à chacun d’approcher les origines profondes du peuple nippon.

Les rayons du soleil éclatant embrasent les champs fertiles ; une image aussi marquante que représentative d’Ise-Shima.

Lost in Translation est sans conteste l’un des films les plus influents jamais tournés au Japon, du moins en ce qui concerne les visiteurs étrangers. Non seulement certaines scènes ont été filmées dans des décors typiques tels que Kabuki-cho à Shinjuku ou l’intensité de la foule au carrefour de Shibuya à Tokyo, mais y figurent aussi des recoins moins connus comme le Temple de Tahozan Joganji à Nakano (également à Tokyo). Chaque endroit apparaissant dans ce film fait depuis office de référence touristique.

Il va de soi que la façon dont les emplacements de tournage du film se sont mués en lieux touristiques témoigne de son impact considérable. Fait peut-être encore plus notable, Lost in Translation atteste par ailleurs d’un genre de voyage qui invite à délicieusement « se perdre », au sens d’accepter une culture qui ne se laisse pas immédiatement saisir. Une culture plutôt traitée comme étant, au final, insaisissable.

Néanmoins demeure le risque qu’avec une telle approche du voyage, les gens finissent par passer à côté du meilleur aspect du Japon. Car avec cette façon d’appréhender une culture comme étant, au bout du compte, inaccessible, simplement parce que l’on ne peut y accéder dans l’instant, on en vient presque à priver l’autre d’ineffables expériences – celles qui se confrontent à une culture s’offrant à nous dans sa différence. Et c’est ainsi que s’éteint l’envie de comprendre cette culture dans une dimension plus profonde.

Admettons par exemple, que vous soyez en train de visiter un jinja (Edifice sacré Shinto). A priori, des individus d’origine japonaise visitant ce jinja feraient une halte devant le portique torii situé à l’entrée et s’inclineraient avant de pénétrer dans l’enceinte du jinja. Ils se rinceraient alors les mains et la bouche afin de purifier leurs corps et leurs âmes, et ainsi saluer en toute simplicité la déité vénérée en ces lieux, tout en se prosternant devant elle. Bien entendu, de telles règles de savoir-vivre pourraient facilement donner l’impression d’une culture impossible à cerner. Mais il serait terriblement regrettable de les réduire vulgairement à des qualificatifs comme « incompréhensibles ». La clé pour comprendre l’essence de la culture que les Japonais se sont efforcés de développer depuis si longtemps se cache précisément derrière des moments en apparence aussi anodins.

Le grand torii du Sanctuaire d’Ise (Ise Jingu) baignant dans la lumière du petit matin.

S’il y a bien un endroit à visiter, dans la mesure où vous souhaitez réellement trouver la clé de voûte de la culture nippone, ce n’est ni Tokyo, ni Kyoto – respectivement sa contemporaine et son ancienne capitale – mais plutôt Ise-Shima, lieu réputé pour être le « berceau de l’âme nipponne ».

Si la Préfecture de Mie se situe, en pratique, au centre de la côte pacifique du Japon, la Péninsule de Shima se situe quant à elle au cœur même de la partie orientale de cette préfecture. L’ensemble de la péninsule s’inscrit dans le parc national d’Ise-Shima dont la beauté réside dans l’entrecroisement de siècles d’agriculture humaine avec Dame Nature, sur terre comme en mer. La région d’Ise-Shima est précisément constituée de tels paysages.

Mais alors, pourquoi décrire Ise-Shima comme étant le « berceau de l’âme japonaise », et en quoi est-il si déterminant de s’y rendre pour mieux saisir la culture de ce pays ? Réponse : parce que c’est en son sein que se trouve le site d’Ise Jingu, le sanctuaire shinto où la divinité du soleil connue sous le nom d’Amaterasu Omikami – déésse ancestrale appartenant à la Famille Impériale du Japon et divinité la plus importante du shintoïsme – y demeure et est vénérée. Par extension, elle revêt aux yeux de tous les Japonais le titre de divinité suprême.

Le principal palais de Kotaijingu (Naiku), où Amaterasu Omikami est vénérée. Divinité ancestrale rattachée à la Famille Impériale, elle possède le titre de divinité suprême.

Le sanctuaire d’Ise comprend le Kotaijingu (Naiku), où Amaterasu Omikami est la principale déité vénérée, mais aussi le Toyoukedaijingu (Geku), où la divinité Toyouke Omikami se trouve au centre des attentions. On y compte également quatorze jinjas-betsugu, quarante-trois jinjas-sessha annexes, vingt-quatre jinjas-massha mineurs et quarante-deux temples shokansha. C’est dans le dernier d’entre eux que les déités rattachées aux principaux jinjas sont célébrées. Au total, l’ensemble constitue le plus grand sanctuaire Shinto du Japon.

C’est à la faveur d’évènements survenus autrefois sous le règne du légendaire dixième empereur du Japon, l’empereur Sujin – qui aurait dirigé le pays entre 97 et 30 avant notre ère – que la divinité Amaterasu Omikami aurait élu domicile au sanctuaire d’Ise. Selon le Nihon Shoki, l’une des plus anciennes encyclopédies du Japon, le pays a subi des épidémies au cours de la cinquième année du règne de Sujin, (en -93), ce qui donna lieu à plusieurs soulèvements de paysans au cours de l’année suivante. On raconte que l’empereur, affligé par la situation, pria sans relâche les dieux du ciel comme de la terre. Jusqu’alors, deux divinités, dont Amaterasu Omikami, étaient vénérées au Palais Impérial. Mais comme leurs autorités divines respectives étaient trop puissantes pour demeurer l’une à côté de l’autre, l’empereur s’inquiéta d’une telle promiscuité. On raconte ainsi qu’il fit retirer du palais le Yata no Kagami – le miroir sacré aux « huit directions » censé détenir l’esprit de la déité et figurant parmi les emblèmes impériaux – dans le but de séparer les affaires du gouvernement des affaires religieuses.

Plus tard, afin de trouver un site à même d’honorer Amaterasu Omikami, qui avait été déplacée du Palais Impérial, la princesse Yamato Hime no Mikoto, quatrième fille du légendaire empereur Suinin, le onzième empereur (qui aurait régné de 29 av. J-C à l’an 70 de notre ère), embarqua pour un périple en l’an 5 av. J-C, soit la vingt-cinquième année du règne de son père. Après avoir voyagé à travers différentes provinces sur une période de vingt ans, elle s’installa finalement dans la province d’Ise où, selon le Nihon Shoki, Amaterasu Omikami lui adressa les mots suivants alors qu’elle se tenait auprès de la Rivière Isuzugawa : « Ise, terre du vent sacré, est une province dont les vagues des cieux caressent inlassablement la rive. En tant que province avoisinant Yamato, elle est aussi belle que bonne. Je veux demeurer en cette terre ».

Le col de Tsurugi marque la frontière entre la ville d’Ise et celle de Minami-Ise. La rivière Isuzugawa prend sa source dans les environs du col et s’écoule en direction du Sanctuaire d’Ise.

C’est ainsi qu’Amaterasu Omikami jugea qu’Ise était à jamais sa demeure attitrée, et descendit des cieux afin d’y être célébrée. Depuis lors, des prières quotidiennes continuent à lui être offertes, infatigablement, et ce depuis deux mille longues années.

Prêtres Shinto s’adonnant à un rituel propre au Naiku.

Le long du sentier composé de gravier, les prêtres avancent vers la demeure des déités.

Le sanctuaire d’Ise se situe au centre d’Ise-Shima. Parcourir cette région c’est se connecter aux origines profondes du peuple japonais. Tous vos sens sont mis à contribution pour mieux percevoir les déités, dont les récits ont été transmis au cours d’innombrables années. Vous vous laissez alors bercer corps et âmes par la croyance que leur présence imprègne les moindres recoins du cadre ambiant luxuriant. Cette expérience ne vous sera offerte qu’ici à Ise-Shima, comme l’ont voulu les dieux.

Amaterasu Omikami a été honorée en ces lieux pendant environ deux millénaires. Des prières lui ont été adressées au cours de cette période, sans un seul jour d’interruption.