Offrandes de nourriture sacrée destinées aux divinités du Sanctuaire d’Ise

Ise-Shima : berceau de l’âme japonaise #03

14.11.2018

TextePen Editorial

Prêtres Shinto se rendant au Nuibo-sai (cérémonie de récolte du riz) qui se tient début septembre. Le but de ce rituel est de récolter le meilleur riz afin de le servir en offrande dans le cadre de différents cérémoniaux en rapport avec la couronne. (Avec l’aimable autorisation du Service Administratif du Sanctuaire)

« Il existe au Japon un lieu où la nourriture a été donnée sans interruption, en offrande aux dieux, sur une période de 1500 ans. » Cette déclaration peut s’avérer fort surprenante pour des visiteurs étrangers peu familiers de la culture japonaise.

La nourriture sacrée dédiée aux divinités se nomme shinsen en japonais. Au Sanctuaire d’Ise, cette nourriture est encore offerte aux dieux à raison de deux fois par jour – matin et soir – et ce depuis 1500 longues années, de façon continue.

Prêtres Shinto cheminant jusqu’au bâtiment Mikeden situé dans le Toyoukedaijingu, avant de mener la cérémonie Higotoasayuomikesai consistant à offrir de la nourriture sacrée shinsen à Amaterasu Omikami. (Avec l’aimable autorisation du Service Administratif du Sanctuaire)

La Préfecture de Mie se trouve pratiquement au centre de la côte pacifique du Japon. Le Parc National d’Ise-Shima comprend une partie de la Péninsule de Shima, située du côté oriental de la préfecture. La beauté du parc provient du subtil mélange entre la main de l’homme et Mère Nature, sur terre comme en mer. La région dans son ensemble se nomme Ise-Shima, et le Sanctuaire d’Ise y tient le rôle principal.

La nourriture sacrée shinsen continue à être présentée en offrande au Sanctuaire d’Ise, et ce depuis de nombreux siècles. Il est intéressant de se demander pourquoi les Japonais donnent de la nourriture à leurs dieux de cette façon. Quel type de spiritualité se trouve derrière cette offrande continuelle d’aliments depuis si longtemps ?

Prêtres Shinto se dirigeant vers l’édifice Mikeden. En plus d’Amaterasu Omikami, qui demeure à l’intérieur du grand bâtiment, le repas sacré shinsen est également assuré pour d’autres divinités honorées dans le Naiku et le Geku. Un prêtre expérimenté (negi) exécute une prière Shinto devant le Mikeden : il implore les divinités d’accorder la sécurité à la Famille Impériale et le bonheur au peuple japonais. Les prières sont renouvelées quotidiennement. (Avec l’aimable autorisation du Service Administratif du Sanctuaire)

Pourquoi les Japonais fournissent-ils de la nourriture à leurs dieux? La clé se trouve dans le lien singulier qui unit les divinités, les humains et ladite nourriture, inlassablement transmise depuis tant de générations.

Depuis les temps anciens, les Japonais honorent les dieux, leur conjurent d’éviter les désastres et prient pour d’abondantes récoltes ou de bonnes prises en mer, tout en s’attachant à les célébrer, car ils considèrent la nature avec émerveillement. Ensuite, le prêtre attitré d’un jinja récite une prière, avant que ne débute une procession de togyo. Les participants parcourent alors les rues en transportant sur leurs épaules un jinja mikoshi ambulant. Enfin, un festin naorai est partagé entre les humains et les dieux. Le contenu du shinsen sacré offert à cette occasion provient essentiellement de lieux présentant des avantages pour tous – que ce soit l’océan, les rivières, les montagnes ou les plaines. C’est pourquoi le festin naorai a la connotation suivante : « En partageant la nourriture que les dieux ont mangée, chacun éprouve un sentiment de communion avec eux et reçoit les bienfaits de leur puissance spirituelle ».

La coutume qui consiste à recevoir les bienfaits suprêmes de la puissance spirituelle divine à travers la nourriture ne se limite pas nécessairement aux festins naorai du Shintoïsme. Par exemple, lors de la première cérémonie de Communion consacrée par l’Eglise Catholique, un fidèle ayant été auparavant baptisé reçoit l’Eucharistie pour la première fois sous forme de pain et de vin, dans le but d’atteindre un sentiment d’unité ou de « communion » avec Dieu. Il existe cependant une différence cruciale entre les deux pratiques. Là où cette coutume catholique désigne un accomplissement dans la relation qui unit Dieu aux humains, le rituel shintoïste implique la conscience plus accrue qu’en réalité, les dieux et la nature ne font qu’un.

Le bâtiment où les mets sacrés shinsen sont préparés se nomment Imibiyaden. Les shinsen offerts aux divinités sont confectionnés par un mode de cuisson bien précis du nom d’imibi, littéralement « feu pur ». L’imibi doit être allumé par les prêtres Shinto qui utilisent des instruments appelés hikirigu, exactement comme au temps jadis. (Avec l’aimable autorisation du Service Administratif du Sanctuaire)

Une telle conscience du divin – incarné par la nature elle-même – nous donne une idée du type de spiritualité que les Japonais ont pu connaître. En effet, cette spiritualité suppose une grande constance dans la mise à disposition d’une telle nourriture sur une aussi longue période.

La cérémonie du Sanctuaire d’Ise consistant à offrir un repas sacré shinsen aux dieux – officiellement appelée Higotoasayuomikesai – est apparue environ cinq siècles après qu’Amaterasu Omikami, sa principale déité, n’ait pris le sanctuaire pour demeure. Une fois Amaterasu Omikami consacrée en tant que miketsukami (déité des denrées alimentaires), le sanctuaire d’Ise a pu accueillir Toyouke Omikami, la sainte patronne de l’industrie sous toutes ses formes, à savoir nourriture, vêtements et abri – autant d’éléments indispensables à la survie humaine. Le rituel se déroule au Mikeden (bâtiment de la nourriture sacrée) du Toyoukedaijingu (Geku), où l’on vénère Toyouke Omikami au moyen des mets sacrés shinsen le matin comme le soir. Depuis maintenant 1500 ans que cette divinité y réside, pas un seul jour sans que le rituel ne s’accomplisse.

Début mai. Cérémonie de repiquage de jeunes plants de riz dans le Shindenotauehajime. Le champ sacré est le premier à être ensemencé. (Avec l’aimable autorisation du Service Administratif du Sanctuaire)

Echantillons de fruits et légumes offerts aux dieux sous forme de nourriture sacrée shinsen dans le Higotoasayuomikesai. (Avec l’aimable autorisation du Service Administratif du Sanctuaire)

La nourriture sacrée shinsen déposée pour les dieux dans le Higotoasayuomikesai comprend les ingrédients suivants : trois portions de riz, de la bonite séchée, du poisson, des algues, des légumes, des fruits, du sel, de l’eau et trois tournées de saké. Curieusement, la plupart de ces éléments sont issus d’ingrédients d’origine locale – c’est à dire à l’intérieur ou à proximité du sanctuaire. Ainsi, le riz appelé goryomai (riz impérial) est récolté à même les champs sacrés du sanctuaire d’Ise. De même, le sel est produit en exclusivité dans le marais salant de Mishiohama. Quant à la dorade, elle est préparée en fonction des techniques traditionnelles d’une cuisine située sur l’île de Shinojima dans la Préfecture d’Aichi. Fondamentalement, l’esprit d’émerveillement et de gratitude envers la nature dont les Japonais ont hérité, ainsi que leur respect pour les dieux, impliquent à la fois d’envisager la nourriture sacrée shinsen elle-même comme étant divine, et la poursuite appronfondie de sa pureté.

Si le mishio (sel impérial) est utilisé comme une offrande aux dieux, on s’en sert également pour purifier le sel saupoudré lors des cérémonies et festivités, ce qui le rend indispensable. (Avec l’aimable autorisation du Service Administratif du Sanctuaire)

Parmi les différents types de mets sacrés shinsen, un statut spécifique est accordé aux algues et à la dorade appelée tai en japonais. Le hidai, ou dorade séchée des mers, se prépare en retirant dans un premier temps les organes du poisson, puis en y ajoutant du sel, avant de le laisser sécher pendant deux jours. (Avec l’aimable autorisation du Service Administratif du Sanctuaire)

Nombreux sont les visiteurs à être impressionnés par la cuisine japonaise, comme le suggère la nourriture shinsen, dont l’aspect sacré perdure au sanctuaire d’Ise, tout comme la cérémonie qui consiste à en faire l’offrande. A travers cette pratique de consommation de nourriture, chacun peut montrer sa reconnaissance à la nature, mais aussi exprimer son admiration et son respect envers les dieux – ce qui constitue l’un des aspects de la culture nippone, mais aussi de sa spiritualité.

C’est fort regrettable, mais les gens ne sont habituellement pas autorisés à assister à l’offrande de nourriture shinsen aux dieux du Sanctuaire d’Ise ; seuls des prêtres shintoïstes bien spécialisés sont qualifiés pour cela. Toutefois, en appréciant cette culture et cette spiritualité par le biais de la nourriture, les voyageurs pourront donner à leur périple au Japon un aspect aussi étonnant que chargé de sens. Le rituel sacré de ce qui peut être défini comme étant l’un des « archétypes de la cuisine japonaise » perpétue ainsi, à Ise-Sima, une tradition japonaise demeurée intacte.