Charlotte Perriand et le Japon

01.01.2020

TexteClémence Leleu

©AChP

15 juin 1940, Marseille. Charlotte Perriand embarque à bord du Hakusan Maru pour un périple de 2 mois et 6 jours qui la mènera au Japon. L’architecte, alors âgée de 36 ans, quitte la France à quelques jours de l’entrée de l’armée allemande dans l’Hexagone pour rejoindre l’archipel nippon suite à une proposition du Ministère du Commerce et de l’Industrie. Celle qui a travaillé notamment dans le cabinet de Le Corbusier, a été appelée pour conseiller la production d’art industriel du pays. “Le Japon à l’époque, c’était la lune”, confie la jeune femme avant le grand départ et il s’avère, en effet, qu’elle arrivera sur une autre planète. 

Alors qu’elle arpente les grandes villes comme Tokyo, Kyoto et Osaka, tout comme les moindres recoins des campagnes japonaises, et sélectionne pour le ministère des “objets dignes d’être exportés”, Charlotte Perriand découvre l’art de vivre mais également l’art d’habiter au Japon. “J’ai découvert au Japon, 100 % traditionnel à l’époque, le vide, le pouvoir du vide, la religion du vide, au fond, qui n’est pas le néant. Pour eux, c’est la possibilité de se mouvoir. Le vide contient tout”, expliquait-elle au micro de France Culture dans l’émission Mémoires du siècle en 1997. 

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Deux expositions japonaises

L’architecte donne au fil de ses pérégrinations des conférences dans des écoles, des centres de production ou encore des instituts culturels accompagnée de sa traductrice Madame Mikami et de son assistant, Sori Yanagi. Pendant ces quatre mois, Charlotte Perriand martèle à ses interlocuteurs ce qu’elle estime être l’indispensable : innover. “Mon objectif était de redonner le sens de la création à ces artisans, cristallisés dans leurs traditions ou emmurés par la reproduction des objets inanimés copiés dans les revues (…) J’incitais chacun d’eux à créer des objets nouveaux”, précise alors l’architecte dans son autobiographie, Une vie de création. Elle en profite également pour comprendre les subtilités de la vie sur tatami et du minimalisme nippon. Lui vient alors l’idée de monter une exposition “Contribution à l’équipement intérieur : Sélection, tradition, création” en 1941, qui fera la synthèse de sa mission : réunir tous les éléments nécessaires à l’équipement de l’habitation, issus de la rencontre de l’esprit moderne avec la tradition japonaise pour un usage européen. On peut y observer une table basse à piètement standard en bois avec un plateau de laque noire, bien plus haute que les tables basses nippones. Ou encore cette chaise longue résolument contemporaine mais conçue en bambou et bois. 

Les divers instituts devront rassembler les objets fabriqués dans leur région et sélectionner ceux destinés à l’exportation. Pour pallier les lacunes, des modèles nouveaux seront créés par les meilleurs artisans”, peut-on lire dans l’ouvrage Charlotte Perriand et le Japon de Jacques Barsac. Pour l’occasion, Charlotte Perriand reprend ses propres créations, un ensemble de sièges et de tables conçu dans les années 20-30 et les adapte avec les matériaux disponibles en abondance au Japon : le bambou et le bois. “C’est la vue d’une pince à sucre en bambou, créée par l’institut de Tokyo, qui me donna l’idée de transposer la chaise longue en acier chromé de 1928 en utilisant la flexibilité du bambou usiné à la place de l’acier”, peut-on lire dans l’ouvrage Une vie de création.

Charlotte Perriand quitte le Japon à l’hiver 1942 pour rejoindre l’Indochine avant de retrouver la France. Mais l’aventure nippone de l’architecte ne s’arrête pas là. Elle refoule le sol tokyoïte en 1953 où elle imagine l’agence Air France, avant de monter, en 1955 une nouvelle exposition “Synthèse des arts”. Charlotte Perriand y convoque cette fois ses comparses d’alors, Fernand Léger et Le Corbusier, qui réalisent respectivement des céramiques et une tapisserie. Des créations qui viendront garnir cette exposition où sera dévoilée, au milieu du sol en pierre et de la végétation luxuriante installés pour l’occasion, l’étagère nuage, une des pièces les plus iconiques de la designer. 

La maison de thé, dernière création japonaise

Les liens ténus entre Charlotte Perriand et le Japon ne cesseront de se perpétuer au fil des ans. Après avoir réalisé l’appartement de Jacques Martin, PDG d’Air France à Tokyo, elle est à la manœuvre de l’édification de la résidence de l’ambassadeur du Japon à Paris, mais aussi du showroom Shiki Fabric House et de l’appartement de son créateur Tadao Matsui. L’itinéraire japonais de l’architecte se clôture en 1993, avec la création d’une maison de thé, à la demande de son ami Hiroshi Teshigahara, maître d’Ikebana à Tokyo, pour le Festival culturel du Japon à l’Unesco. Elle se replonge alors dans Le livre du thé de Kakuzo Okakura qu’elle avait découvert en 1930. “La chambre de thé ne prétend pas être autre chose qu’une simple maison de paysan”, peut-on y lire. “Elle n’est qu’une construction éphémère, bâtie pour servir d’asile à une impulsion poétique”. 

Charlotte Perriand, alors âgée de 90 ans, entoure sa maison de thé d’une forêt de bambou, pour faire disparaître derrière ceux-ci les bruits de la capitale. Sa charpente, en sapin, garnie de quatre tatamis et demi, et coiffée par un cône de toile suspendu par des arceaux lui donnant des allures aériennes, semble flotter sur des galets noirs et des petites coupelles en bambou remplies d’eau. 

À l’occasion des vingt ans de sa disparition, la Fondation Louis Vuitton lui consacre une rétrospective, où il est possible d’observer ses créations, dont celles héritées de ses divers séjours au Japon et bien entendu d’admirer sa fameuse Maison de thé. 

©Fondation Louis Vuitton

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